CRITIQUE : Moulin Rouge! à Boston

Je n’ai pas aimé le film Moulin Rouge.
Je ne suis pas un fan de musique pop.
Je déteste quand une comédie musicale abuse de clichés.
Je trouve que les jukebox musicals manquent toujours de profondeur dramatique.

L’adaptation théâtrale de Moulin Rouge! est un flamboyant mélange de tout ça, et malgré mes réticences, je dois l’avouer : le 28 juillet 2018, j’ai passé l’un des meilleurs moments de ma vie au théâtre.

Cette extravagante production tient l’affiche du Colonial Theatre de Boston, une salle renommée pour préparer de nouvelles œuvres en vue de Broadway. Oklahoma! y a fait ses débuts sous le nom Away We Go en 1943, tout comme les œuvres classiques Anything Goes (1934), Porgy and Bess (1935), Carousel (1945), Follies (1971), A Little Night Music (1973) et La Cage Aux Folles (1983). Véritable incubateur à succès, le Colonial pourra bientôt ajouter Moulin Rouge! à sa liste de succès de Broadway ayant fait leurs premiers pas en ses murs.

L’adaptation du film de 2001 réalisé par Baz Luhrmann est signée par l’auteur John Logan et le metteur en scène Alex Timbers. S’ils ont réinventé l’œuvre pour la porter sur scène, ceux-ci ont tout de même conservé les trois paramètres principaux du film : une histoire comédico-tragique inspirée du célèbre Moulin Rouge à Paris, une signature visuelle flamboyante et l’utilisation de succès musicaux pop contemporains. Par contre, plutôt que de simplement transposer le film à la scène, comme un trop grand nombre de comédies musicales récentes, Logan et Timbers ont créé une œuvre à part entière qui vit d’elle-même et qui saura plaire aux amateurs du film, tout comme à ceux comme moi qui n’avaient pas particulièrement apprécié. Là est la différence entre transposer et adapter à la scène. Ce n’est pas parce qu’une histoire et une signature visuelle fonctionnent à l’écran qu’elle vivra bien sur scène! Si des transpositions comme Leap of Faith, Anastasia ou Mean Girls n’ont pas remporté de Tony Awards, des adaptations créativement fortes comme The Lion King, Billy Elliot et Once en ont remporté un total de 24. À mes yeux, Moulin Rouge! se range définitivement dans cette deuxième catégorie.

Je parlais plus tôt de jukebox musicals… Ce terme ne vous dit rien? On définit ces types de comédies musicales par le fait qu’ils utilisent des chansons populaires déjà existantes pour raconter une histoire fictive. Attention, je ne parle pas ici d’œuvres biographiques, comme Beautiful qui utilise le catalogue musical de Carole King parce que l’histoire raconte la vraie vie de Carole King. L’exemple que tout le monde connaît est Mamma Mia!, qui emprunte la musique d’Abba pour raconter une histoire fictive qui n’a aucun lien avec le célèbre groupe suédois. Dans les deux dernières décennies, un grand nombre d’œuvres du genre a vu le jour et malgré plusieurs succès commerciaux, la critique et les prix n’ont jamais été au rendez-vous. La raison est assez simple : les jukebox musicals sont habituellement pauvres dramatiquement parlant. Cela s’explique parce que le choix d’un catalogue musical précis restreint les choix dramaturgiques.

Dans la création d’une nouvelle comédie musicale, si on a besoin d’un morceau
musical pour que le protagoniste raconte son enfance difficile, on composera
une chanson. Dans un jukebox musical, on doit piger dans le catalogue de
l’artiste pour trouver un morceau qui colle le mieux possible à la
situation dramatique…

Dans la création d’une comédie musicale originale, si en cours de route une
chanson n’a plus de place dans l’histoire, on la coupe. Dans un jukebox musical,
on n’a pas cette liberté parce qu’on doit impérativement utiliser les succès que
le public est venu entendre. Imaginez si « Dancing Queen » n’était pas dans
Mamma Mia!, ou si « Somebody to Love » n’était pas dans We Will Rock You,
qui utilisait le catalogue de Queen.

Moulin Rouge! réinvente complètement le jukebox musical. En utilisant la technique du film qui est de piger dans le catalogue complet de l’histoire de la musique (et de n’utiliser que des parties de chansons), la musique est aussi dramatiquement cohérente que si l’on avait composé des chansons pour l’œuvre.

Avec la nouvelle comédie musicale, vous entendrez certains morceaux du film, mais vous découvrirez surtout des medleys et des mash-ups plus éclectiques et intelligents que jamais! Il n’y a que dans Moulin Rouge! qu’on peut entendre se succéder des pièces de Rick Astley, Paula Cole, La Mélodie du Bonheur, The Police, Lorde et Fun dans une même scène, le tout dans la plus cohérente et naturelle des façons. J’en profite pour souligner un magnifique passage dans la première partie où le personnage de Toulouse-Lautrec enchaîne quatre morceaux d’Édith Piaf, pour lesquels de nouvelles paroles anglophones ont été écrites. Toujours pas convaincu? Et si je vous disais que vous entendrez des extraits de Katy Perry, The Rolling Stones, Outkast, Beyoncé, Walk the Moon, Rihanna, Britney Spears et The White Stripes ? Bien sûr, pour les fans du film, vous retrouverez les classiques « Lady Marmalade », « Come What May » et « Elephant Love Medley », ce dernier ayant été complètement réinventé avec une dizaine d’extraits supplémentaires.

Il est possible de trouver la liste complète des chansons de l’œuvre sur Internet, mais comme pour le film en 2001, je vous recommande de ne pas la consulter. Comme lors de la première écoute du film, laissez-vous surprendre! Il n’y a rien comme entendre une chanson de Sia faire complètement du sens dans a bouche d’un personnage historique de 1900 comme Henri Toulouse-Lautrec. À plusieurs moments dans le spectacle, la foule réagit pour la simple et bonne raison qu’elle est agréablement surprise d’entendre telle ou telle chanson se glisser dans la trame sonore. J’ai bien aimé qu’aucune liste des pièces musicales ne soit intégrée dans le programme, comme c’est habituellement le cas pour les comédies musicales.

Au-delà de la trame sonore, l’histoire générale du film fonctionne très bien sur scène. Il faut l’avouer, celle-ci avance extrêmement lentement. Les numéros impressionnants nous coupent le soufflent, mais au-delà de tout ça, l’histoire progresse à pas de tortue. Une simple scène qui durerait habituellement trois minutes au théâtre en prend quinze, puisqu’on ensorcelle le public avec des chorégraphies acrobatiques et des succès accrocheurs. Par contre, j’ai de la difficulté à dire que cette lenteur est un défaut de l’œuvre, puisqu’il n’y a pas de longueurs. Dans les 170 minutes que durent Moulin Rouge!, l’idée de regarder ma montre ne m’est jamais passée par la tête. Puisque l’histoire se développe lentement, on peut pleinement profiter des impressionnants numéros, sans avoir l’impression de perdre le fil de l’histoire. Par contre, sachez que si une œuvre comme Hamilton avait été racontée au même rythme dramaturgique que Moulin Rouge!, la comédie musicale aurait probablement duré plus de 10 heures…

La mise en scène d’Alex Timbers est extrêmement efficace, alors que celui-ci met tous les éléments en place afin que le travail de ses collaborateurs (chorégraphe, scénographe et concepteurs d’éclairages) brillent de mille feux. Moulin Rouge! baigne dans l’extravagance, le cucu et le kitsch. Tout est assumé à 100%. On ne se prend pas pour autre chose que ce que l’on est : une comédie musicale colorée qui porte sur l’un des bars les plus spectaculaires du monde. En fait, je crois même que Timbers a voulu créer un spectacle qui pourrait très bien figurer à la programmation du vrai Moulin Rouge, où les spectacles de burlesque sont la tradition. Celui qui est connu pour créer des œuvres riches, dramatiques et intellectuelles a approché l’œuvre en faisant un 180 degrés avec ce qu’on connaît de lui, amenant tout de même son œil artistique aiguisé pour créer un spectacle cohérent. Le metteur en scène a sauté à pieds joints dans l’univers créé par Baz Luhrmann et le résultat est époustouflant. Le seul et unique objectif est de divertir, et ça fonctionne! La deuxième partie est dramatique par moment, mais on ne passe pas 60 minutes à tourner le fer dans la plaie. On entrecoupe les scènes dramatiques par des numéros dynamiques qui empêchent l’œuvre de subir le sort d’une grande majorité de comédies musicales : un deuxième acte faible.

Parlant du deuxième acte, j’ai beaucoup apprécié la façon de terminer le spectacle. Si vous ne voulez rien savoir, passez au paragraphe suivant! Comme on le sait, l’histoire se termine mal. L’équipe de création avait deux options : terminer cet extravagant spectacle sur une scène triste et silencieuse, ou créer un faux happy ending et ramener l’ensemble pour chanter une chanson entraînante malgré la morosité de la fin (une tactique malheureusement prise dans plusieurs comédies musicales). L’équipe a choisi une troisième option : laisser l’histoire se terminer comme il se le doit, fermer les lumières, laisser le public pleurer dans le silence du théâtre l’instant de quelques secondes, puis ramener l’énergie du Moulin Rouge pour un dernier numéro à la hauteur du reste du spectacle. La coupure est marquée, si bien qu’on ne se demande pas pourquoi l’antagoniste (The Duke) danse aux côtés du reste de la distribution. Ce n’est plus les personnages qui sont sur scène, mais les acteurs et actrices eux-mêmes, qui remercient le public de s’être déplacé en leur donnant un dernier effort. Encore une fois, on perçoit le génie de Timbers derrière l’extravagance de l’œuvre.

Le metteur en scène et son équipe ont réuni une distribution toutes étoiles qui fait rougir certaines productions qui tiennent présentement l’affiche sur Broadway. Aux devants, l’excellente Karen Olivo, que l’on a notamment vu dans In The Heights, West Side Story (Tony de la meilleure actrice de soutien) et Hamilton, joue une Satine crédible, réfléchie et sensuelle. Sa puissante voix donne un aplomb au personnage, ce qui manquait un peu à Nicole Kidman dans le film. À ses côtés, Aaron Tveit n’est pas en reste alors qu’il campe avec force le réel protagoniste de cette histoire, Christian. Côté voix, quiconque connaît un peu l’univers de la comédie musicale sait que Tveit a l’une des meilleures de l’industrie, preuves à l’appui dans Next to Normal, Catch Me If You Can et le film Les Misérables. L’acteur au registre vocal interminable passe le plus clair du spectacle à chanter des hymnes connus et nous fait oublier qui était l’interprète original. Dans « Roxanne » de The Police, Tveit amène sa voix à un niveau que l’on n’avait jamais entendu, alors qu’il frôle les limites de son registre vocal et donne une performance tout en puissance. De la voix, on a toujours su qu’il en avait. Par contre, c’est dans son interprétation que Tveit m’a impressionné. Il joue un Christian posé, nuancé et intelligent, ajoutant une deuxième et une troisième couche à un personnage un peu trop « jeune premier » dans le film, sous les traits d’Ewan McGregor.

Derrière Olivo et Tveit se trouvent des personnages secondaires forts interprétés par Danny Burnstein (Harold Zidler), Sahr Ngaujah (Toulouse-Lautrec), Ricky Rojas (Santiago) et Tam Mutu (The Duke). Ce quatuor d’interprètes amène un vent d’expérience dans cette distribution alors qu’ils sont tous des vétérans des planches qui ont tenu des rôles principaux sur les plus grandes scènes du monde. Burnstein, qui a été nominé à six reprises aux Tony Awards, est mon coup de cœur de la distribution, alors qu’il marque les esprits à chacune de ses apparitions, servant tantôt de narrateur, tantôt de comic relief et tantôt de confident pour Satine. Les 25 chanteurs-danseurs de l’ensemble viennent supporter la distribution principale en jouant une pléiade de personnages omniprésents qui s’animent et amènent un dynamisme nécessaire au spectacle, à grands coups de chorégraphies athlétiques et acrobatiques.

Avant même que le spectacle commence, c’est le décor qui coupe le souffle du public à son entrée dans la salle. Le Moulin Rouge est un monstre sacré du divertissement et la scène du Colonial Theatre à elle seule ne pouvait pas le contenir, si bien que les éléments scéniques débordent et prennent vie un peu partout dans la salle. J’adore quand les créateurs ne se contentent pas de créer l’univers du spectacle sur scène, mais plutôt partout dans le théâtre. Ça aide nécessairement le public à s’immerger dans l’œuvre. La scénographie de Derek McLane est aussi imposante que magnifique. Plutôt que d’abuser de projections vidéo pour imager les divers lieux de l’histoire (comme c’est trop le cas dans les comédies musicales récentes), McLane utilise une technique théâtrale vieille comme le monde : les panneaux qui montent et descendent du plafond du théâtre. Cette technique qui remonte probablement à l’époque de la fondation du vrai Moulin Rouge ajoute un réalisme à l’œuvre et permet de transformer la scène du Colonial. À de nombreux moments, on voit le décor prendre vie et on ne peut faire autrement que d’être impressionné par l’ingéniosité de McLane pour illustrer les multiples lieux où se déroule l’histoire. À l’image de l’œuvre qui fusionne passé et présent, le décor réaliste est jonché de stroboscopes et de lumières aux LED qui viennent donner des allures de spectacle rock aux numéros musicaux colorés. Les costumes de Catherine Zuber, pour leur part, sont fidèles à l’époque, alors que les robes de french cancan cohabitent avec des déshabillés sexy qui rappellent le vidéoclip « Lady Marmalade » de Christina Aguilera, Lil’ Kim, Mýa, et Pink.

À voir le décor titanesque, les costumes extravagants et la distribution toutes étoiles, il n’y a pas de doute que le budget de l’œuvre est immense. Ajoutez à cela les droits d’auteur à payer pour la centaine de chansons utilisées et je suis prêt à parier que l’on fait face à l’un des budgets les plus faramineux de Broadway. On ne le connaît pas pour le moment, mais je suis prêt à parier que lorsque ce montant sera rendu public à l’arrivée du spectacle à New York, la production ira se hisser à travers les productions les plus chères de l’histoire, aux côtés de Spider-Man (79M$) et Shrek (28M$). Souhaitons que Moulin Rouge! ne subisse pas le même sort que ces deux œuvres, qui ont toutes deux étés des flops…

Maintenant que la production a ouvert ses portes et que la billetterie affiche complète, la question est donc de savoir quand Moulin Rouge! fera sa grande rentrée new-yorkaise. Depuis le début, la production de Boston s’affiche comme étant la « Pre-Broadway World Premiere », même si aucune information officielle n’a été dévoilée à propos d’un éventuel transfert dans la Grosse Pomme. Habituellement, quand une production de rodage utilise le terme « Broadway » dans sa campagne de promotion, c’est qu’un théâtre est déjà réservé et que la date d’ouverture est connue. Or, pour Moulin Rouge!, rien n’a encore été annoncé. Karen Olivo tient le rôle principal de Fun Home en novembre à Madison au Wisconsin, Aaron Tveit a déjà quelques dates de concert annoncées cet automne et Alex Timbers signe la mise en scène de l’adaptation théâtrale du long-métrage Beetlejuice en octobre à Washington, DC. Les trois piliers de Moulin Rouge! sont donc très occupés dans les mois à venir, ce qui porte à croire que l’œuvre ne migrera pas à New York directement après Boston. Ma prédiction : les créateurs de l’œuvre prendront l’automne pour retravailler l’œuvre et prépareront une grande première sur Broadway au printemps, juste à temps pour les Tony Awards 2019. À suivre!

Peu importe la date d’arrivée, je suis convaincu que l’œuvre attirera les foules et que contrairement aux autres jukebox musicals, les critiques et galas seront favorables à l’œuvre.

En allant à Boston, j’étais convaincu que j’allais passer un bon moment en assistant à Moulin Rouge!, mais j’étais aussi convaincu que le spectacle aurait de grandes lacunes. Je m’en allais assister à une avant-première d’une production de rodage. On est encore loin de Broadway! Plusieurs grands classiques de la comédie musicale étaient des pertes quasi totales avant d’être retravaillés et d’ouvrir à New York. C’est normal. C’est avec cela en tête que je suis allé à Boston. En voulant voir les premiers balbutiements de l’une des comédies musicales les plus attendues des dernières années.

Ce que j’ai eu la chance de voir, ce n’est pas une perte quasi totale. Loin de là!
Oui, l’histoire se développe lentement.
Oui, on nage en plein dans le cucu et le kitsch.
Oui, on abuse des projections en cœur.
Oui, quelques scènes mériteraient d’être resserrées.
Oui, la roue n’est pas réinventée.
Je pourrais trouver cent raisons pour essayer de me convaincre que je n’ai pas aimé Moulin Rouge!
Mais le théâtre, c’est un divertissement et pendant trois heures, j’ai été diverti. Vraiment.

★★★★/5

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