CRITIQUE : Chicago sur Broadway

Ma collaboratrice Audrey Dion vous fait aujourd’hui une critique constructive et préventive de la production new-yorkaise de la fameuse comédie musicale Chicago. Il faut se rappeler qu’année après année, Chicago est citée par les touristes new-yorkais comme la comédie musicale qui crée le plus de déception. Découvrez pourquoi!

C’est arrivé plusieurs fois que des gens peu familiers avec Broadway me demandent quel spectacle voir lors de leur séjour à New York. La majorité des gens qui vont dans la Grosse Pomme pour une première fois veulent assister à un spectacle qui leur en mettra plein la vue, et avec raison! J’ai aussi entendu beaucoup de gens me dire « Moi je vais aller voir Chicago, c’est certain! C’est tellement un classique, j’ai adoré le film et les chansons sont tellement bonnes que c’est sûr que ça va être écœurant ». FAUX.

Je m’excuse pour ceux qui ont aimé ou qui seront insultés par les propos de mon article, mais sachez que celui-ci se veut préventif et économique puisque vous n’aurez pas à dépenser une centaine de dollars dans le vide. Premièrement, je vais mettre une chose au clair : Chicago est une grande œuvre et la musique est géniale. C’est avec cette production précise que j’ai un problème. Petit retour en 2011 : je suis dans la file pour me procurer le billet tant convoité qui me fera assister à la représentation d’après-midi de Chicago. Billet en main, je m’installe dans mon siège et les lumières se ferment enfin. Et c’est là que ma première déception m’a frappé en pleine face : All that Jazz? All that quoi? All that pas-de-place-pantoute-pour-danser. All that estrade-de-musiciens-qui-prend-les-sept-huitièmes-de-la-scène-et-qui-limite-l’espace-des-danseurs. All that aucun-décor-sauf-les-musiciens-qui-font-office-de-tapisserie…

Comprenez-moi bien : les acteurs étaient excellents, les danseurs étaient époustouflants et les musiciens vraiment incroyables. Je sais que Chicago se veut épurée, obscure et avant-gardiste pour l’époque où le spectacle a vu le jour. Je comprends qu’il y a une recherche artistique derrière le style particulier de cette production et qu’il faut faire preuve d’imagination et d’interprétation. Je comprends aussi que ce revival a d’abord été monté en version concert et que les producteurs ont décidé de conserver l’aspect minimaliste de celui-ci lorsqu’ils l’ont amené, en 1996, sur Broadway. Par exemple, bravo à l’idée d’utiliser l’estrade des musiciens comme emplacement du jury dans les scènes de procès. Ceci dit, la mise en scène de Walter Bobbie ne m’a pas accroché du tout!

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Malgré ma grande déception (qui se reflétait aussi à l’entracte sur le visage de mon amie assise à côté de moi), j’admets qu’à quelques reprises, le dynamimse du spectacle m’a donné envie de me lever sur mon siège et de danser parce que la musique est indéniablement magistrale. En plus, j’aurais eu plus d’espace qu’eux pour danser (ta dum tss!). Mais j’ai longtemps regretté d’avoir tout misé sur ce spectacle. Trop puriste, ou pas assez (je ne sais pas!), mais j’ai définitivement été déçue par Chicago.

Je suis certaine que des centaines de milliers de personnes sont ressorties de l’Ambassador Theatre comblées et impressionnées au courant des vingt dernières années, mais ce n’est malheureusement pas mon cas. Tout ça pour vous dire que si vous avez envie d’assister à quelque chose de WOW à l’image du film de 2003 qui mettait en vedette Catherine Zeta-Jones et Renée Zellweger, peut-être que Chicago n’est pas le spectacle tout indiqué…

J’étais de ce voyage à New York avec Audrey lorsqu’elle a vu Chicago. Cet après-midi là, j’avais assisté à l’infâme adaptation théâtrale de Spider-Man, gracieuseté de Bono, The Edge et la metteure en scène Julie Taymor… Si la critique d’Audrey est tout de même constructive, la mienne ne le serait pas. Quel mauvais spectacle! Par chance, nous avions vu la production Off-Broadway de Rent en soirée pour oublier ce difficile après-midi!

CRITIQUE : The Last Five Years au grand écran

En 2013, le réalisateur-scénariste américain Richard La Gravenese à qui l’on doit notamment les films P.S. I Love You et The Fisher King a décidé d’adapter la comédie musicale The Last Five Years au grand écran. Le film indépendant a été tourné à New York avec en tête d’affiche Anna Kendrick (Up in the AirPitch Perfect) et Jeremy Jordan (Newsies sur Broadway).

L’adaptation cinématographique de la comédie musicale intimiste était un choix audacieux pour plusieurs raisons. D’abord, parce que la pièce n’a jamais joué sur de grandes scènes comme Broadway ou Londres. Ensuite, parce que l’histoire en apparence cute est tout sauf simple! Finalement, parce que La Gravenese a confié le rôle principal masculin à un acteur de Broadway complètement inconnu du grand public. Ces trois raisons expliquent probablement pourquoi le film a été un flop financier, avec ses 150 000$ au box-office pour un budget dépassant les 2 millions… Par contre, ces trois mêmes raisons expliquent pourquoi je considère que The Last Five Years est un film audacieux qui se démarque des autres adaptations cinématographiques de comédies musicales.

The Last Five Years raconte la relation amoureuse entre Cathy et Jamie, de leur première rencontre jusqu’à leur rupture, cinq ans plus tard. « Mais pourquoi nous dis-tu le punch final? », que vous me demandez de manière agressive! « Parce qu’on l’apprend dès la première scène », que je vous réponds! En effet, là est la particularité qui différencie The Last Five Years des autres films romantiques : Jamie nous raconte l’histoire de A à Z, alors que Cathy nous la raconte de Z à A. Les deux personnages ne se croisent qu’une seule fois dans leur récit : à leur mariage. Le film (et la comédie musicale) est donc une série de tableaux qui mettent en scène le couple, mais où s’alternent les deux personnages en tant que narrateurs de l’histoire.

La pièce a été écrite et composée par Jason Robert Brown et a vu le jour en 2001 à Chicago. La production dont tout le monde se rappelle est celle ayant joué Off-Broadway en 2002 et qui mettait en vedette Norbert Leo Butz (Wicked, Catch Me If You Can) et Sherie Renée Scott (Aida, The Little Mermaid). Même si cette version n’a joué que pendant deux mois, The Last Five Years a remporté plusieurs prix et la trame sonore a connu un très bon succès.

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Butz et Scott dans la production de 2002

Revenons au film! Je dois dire que The Last Five Years a des moments très forts, ainsi que des moments plutôt faibles. Dans les points positifs, mentionnons la réalisation de La Gravenese qui est rafraîchissante, recherchée et qui met de l’avant la magnifique ville de New York et une foule d’endroits romantiques et méconnus. La musique est bien sûr excellente et le « lipsynch » des acteurs qui avaient préalablement enregistré les chansons en studio ne paraît quasiment pas, contrairement à certains autres films du genre. Mes moments coups de coeur sont les chansons « Climbing Uphill » et « If I Didn’t Believe in You » ainsi que la scène finale.

Parmi les points négatifs, on note certaines chansons plus faibles qui dérangent le rythme du film. C’est le cas de « The Schmuel Song » dont on ne comprend pas trop l’importance dans l’histoire ainsi que « Moving Too Fast » où Jamie marche dans la ville et les passants se mettent à danser l’instant de quelques secondes. Il n’y a aucune chorégraphie (ni rien qui s’y rapproche) ailleurs dans le film, sauf ce drôle de moment qui nous rappelle de pénibles souvenirs du film Mamma Mia!… Selon moi, le problème majeur du film The Last Five Years est l’absence de mise en contexte du concept d’histoire racontée de manière antichronologique par l’un des deux personnages. J’ai rapidement compris le concept parce que je connaissais déjà bien la comédie musicale, mais si je me mets dans les souliers d’un néophyte, l’idée est très difficile à cerner. Les transitions entre les scènes se font trop naturellement alors qu’en réalité, on fait des bonds de plusieurs années en avant et en arrière! La façon trop facile aurait été d’avoir un sous-titre qui mentionne la date au début de chaque scène, mais je suis certain qu’un procédé plus subtile et tout aussi efficace aurait pu être développé pour faciliter la compréhension.

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Côté interprétation, les deux acteurs principaux donnent une très bonne performance. Le jeu est juste et tout en subtilité. Jeremy Jordan est parfaitement crédible dans le rôle de l’égocentrique Jamie. Sa voix est extrêmement solide, si bien qu’à quelques moments, on remarque que c’est sa vraie voix sur le plateau de tournage qui a été conservée, plutôt que celle préenregistrée en studio. C’est là qu’on voit l’expérience de Jordan et ses nombreuses années à jouer 8 performances par semaine sur Broadway. Anna Kendrick, de son côté, rend très bien le rôle de Cathy. Vocalement, on sent un manque de solidité dans les aigus à quelques moments. Par contre, ça n’enlève en rien qu’elle a une très belle voix qu’elle a su mettre en évidence dans des chansons plus douces comme « Still Hurting » et « See I’m Smiling ».

J’ai adoré les petits caméos d’acteurs ayant participé à des productions antérieures de la pièce, dont Sherie Renée Scott qui joue une directrice de casting, Betsy Wolfe qui joue la coloc de Cathy et le compositeur Jason Robert Brown, qui joue un pianiste d’audition. C’est une manière originale de rendre hommage à ceux qui ont créé ces rôles, un peu comme lorsque Colm Wilkinson (le premier Valjean) avait joué l’Évèque dans le film Les Misérables.

Somme toute, The Last Five Years est un bon film que tout amateur de comédie musicale se doit de voir. J’ose espérer que ce long-métrage inspirera plusieurs réalisateurs à se tourner vers le marché des films indépendants pour adapter des comédies musicales intimistes. Quand j’entends les rumeurs de long-métrage de Spring Awakening ou de Next to Normal, je ne peux tout simplement pas m’imaginer une giga-production comme les adaptations d’Into the Woods ou Les Misérables. Les films indépendants peuvent se permettre d’avoir des acteurs spécialisés en comédie musicale qui conserveront l’essence de ces comédies musicales… À suivre!

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CRITIQUE : Les Mormons prennent d’assaut Toronto

En 2013, j’avais écrit une critique de la tournée nationale de la comédie musicale The Book of Mormon pour un autre blogue. Comme c’est de circonstance, la voici :

Hier après-midi, j’ai eu l’extrême chance de voir la comédie musicale The Book of Mormon. Après des essais infructueux l’automne dernier à New York, nous nous sommes pris d’avance et avons acheté des billets pour la tournée nationale qui est de passage à Toronto jusqu’au 9 juin. Neuf heures de voiture plus tard, nous étions dans le magnifique Princess of Wales Theatre, fébriles à l’idée d’enfin assister au plus gros succès médiatique et financier de Broadway depuis The Phantom of the Opera en 1988.

Pour ceux qui sont moins familiers avec le spectacle, The Book of Mormon est une nouvelle comédie musicale écrite par Trey Parker, Matt Stone (les deux génies derrière South Park) et Robert Lopez (compositeur d’Avenue Q). Loin de La Mélodie du Bonheur, le spectacle met en scène l’Église mormone, se moquant beaucoup plus du concept de « religion » que des mormons directement. L’histoire suit deux mormons dépareillés qui sont envoyés en mission pour convertir les habitants d’un petit village d’Ouganda ravagé par le sida.

Dès la levée du rideau, on reconnaît la plume vulgaire, irrévérencieuse et intelligente des auteurs de South Park. Ce n’est pas une surprise, le f-word est utilisé à outrance et les punch lines s’enchaînent à une vitesse folle.

Là où la surprise est immense, c’est dans la composition des chansons et dans les seconds degrés intelligents et revendicateurs! Les gars de South Park ont l’habitude de faire de l’humour intelligent, mais avec le médium de comédie musicale, c’est une infinité de nouvelles possibilités pour le duo. De plus, Stone et Parker composent magnifiquement bien! Les chansons sont accrocheuses, complexes et rendues de manière impeccable par une distribution hallucinante.

En effet, le spectacle a tellement de succès (avec déjà cinq productions majeures en branle simultanément) que tout le milieu artistique veut y participer. L’acteur qui interprète Elder Price, le mormon parfait, nous vient directement de Londres, où il est une vedette du West End. La voix de Mark Evans est impeccable et son jeu, autant comique que dramatique, est parfait. Samantha Marie Ware, dans le rôle de Nabulungi (ou Jon Bon Jovi !), a la lourde tâche d’avoir le premier moment « triste » du spectacle. Après quarante-cinq minutes de folies et de blagues à faire tordre de rire, Ware chante la ballade « Sal Tlay Ka Siti » qui démontre toute la souffrance des Africains. Ne vous en faites pas, après que les spectateurs aient essuyé les petites larmes aux coins de leurs yeux, Christopher John O’Neill prend le plancher et porte le spectacle sur ses épaules jusqu’à la toute fin. Son personnage, Elder Cunningham, est un jeune geek qui a préféré écouter Star Wars plutôt que de lire sa bible. Celui qui est la risée de sa famille (et de l’Église mormone) est d’abord l’assistant empoté d’Elder Price. Quand ce dernier abandonne, n’étant pas capable de convertir les Ougandais, c’est Arnold Cunningham qui, à l’aide de récits inventés mettant en vedette Yoda, Darth Vader et Gollum, prend le relais et converti la tribu africaine au grand complet! Les autres performances dignes de mention sont celles de Kevin Mambo qui chante l’hymne « Hasa Diga Ebowaii (Fuck You God) », et celle de Grey Henson dans le rôle d’Elder McKinley, le mormon homosexuel à qui l’on apprend à refouler ses pulsions dans un numéro de claquettes à couper le souffle!

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Ce qui est particulier de cette production en tournée, c’est la complexité de la technique et l’ampleur du décor et des éclairages. Habituellement, les productions de tournée nationale sont lancées pour faire voyager la production de Broadway, mais dans un format portatif qui se déplace facilement d’une ville à une autre. Dans le cas présent, la tournée est imposante et s’installe pour de longues périodes dans les villes de l’itinéraire. L’équipe technique a donc le temps d’installer les décors comme s’ils étaient sur Broadway (et même poser des micros sous le plancher pour le numéro de claquettes). Il en résulte une production identique (à ce qu’on m’a dit) à celle qui charme les foules sur Broadway depuis 2011.

Véritable feu roulant, The Book of Mormon est un spectacle à voir absolument. La mise en scène de Casey Nicholaw et Trey Parker, est simple, intelligente et rend hommage (ou se moque) à plusieurs spectacles de Broadway (mentionnons Wicked, The Lion King et La Mélodie du Bonheur).

Le spectacle défile à une vitesse folle, s’arrêtant seulement lorsque le rideau se ferme. Les plus âgés seront peut-être choqués, mais bon, ils ne sont pas le public cible!

Est-ce que The Book of Mormon est à la hauteur des critiques unanimes que la presse new-yorkaise lui a réservées? Sans aucun doute!

Est-ce que The Book of Mormon est la plus grande comédie musicale des vingt-cinq dernières années? Non. C’est un EXCELLENT spectacle, mais le buzz entourant le spectacle est difficile à expliquer. Certains billets se vendent à plus de 1 000 $ sur Broadway!

Bref, si vous avez l’occasion de voir le spectacle, ne la manquez pas! Sinon, attendez le film! Parker et Stone ont déjà prévu un long-métrage, mais selon leurs dires, « seulement quand la production de Broadway sera en pente descendante »… Si l’on se fit au succès et aux ventes qui continuent de grimper après plus de deux ans à l’affiche, Parker et Stone ne seront peut-être plus vivants lorsque le moment de faire le film sera venu!