CRITIQUE : Hamilton sur Broadway

Si vous suivez mon blogue, c’est que vous êtes intéressé à la comédie musicale.
Si vous êtes intéressé à la comédie musicale, vous connaissez Hamilton.

Vous êtes l’exception qui confirme la règle? Bon, voici de quoi vous mettre en contexte : Hamilton est une comédie musicale parue en 2015 et créée par Lin-Manuel Miranda, le compositeur-parolier derrière In The Heights et le film Moana. L’œuvre raconte la vie d’Alexander Hamilton, un immigrant des Antilles qui a participé à la guerre d’indépendance américaine, pour ensuite devenir le bras droit de George Washington et créer le système économique américain tel qu’on le connaît aujourd’hui. Sur papier, ce n’est pas l’histoire la plus excitante, pas vrai? Là où Hamilton se démarque, c’est dans son traitement de la vie de celui qu’on retrouve sur le billet de 10$ américain. En effet, Miranda et son équipe ont décidé d’aborder l’histoire à la sauce hip hop.

Quand Hamilton parle, il rap. Quand la guerre fait rage à Yorktown, c’est en dansant sur des mouvements hip hop. Quand le héros de guerre Hercules Mulligan fait son apparition, c’est vêtu d’un habit d’époque, mais avec un du-rag sur la tête.

Pourquoi ces choix anachroniques? Parce que Miranda a tracé un parallèle clair et logique entre la vie d’Alexander Hamilton et celle des rappeurs américains : il est né dans un environnement pauvre et hostile, son ambition et sa plume l’ont sorti de la pauvreté, il était baveux et irrévérencieux, il a été pris dans le premier scandale sexuel américain et finalement, il est mort par balle dans un duel armé. Au-delà du politicien et du Père fondateur, il y a l’homme et son histoire extraordinaire qui s’est déroulée en marge de la naissance des États-Unis.

Ah, et si ce n’était pas encore assez, Miranda et son équipe ont décidé d’envoyer un puissant message en ne distribuant les rôles qu’à des interprètes de couleur. C’est donc dire que des figures emblématiques comme Washington, Madison, Jefferson, Lafayette et Burr sont interprétées par des Afro-Américains, des Latinos et des Asiatiques. Bref, l’Amérique d’aujourd’hui raconte l’Amérique d’hier!

Au-delà de son histoire, Hamilton est probablement la plus grande révolution de Broadway depuis A Chorus Line en 1975, alors que l’œuvre a remporté 11 Tony Awards, 7 Olivier Awards, 1 Grammy et le prestigieux Pulitzer Prize of Drama. Partout où Hamilton joue, des records de vente de billets sont battus et les critiques sont unanimement dithyrambiques. À peine trois ans après sa création, l’œuvre compte déjà cinq productions permanentes jouant en simultané en Amérique et en Europe, avec deux autres à Puerto Rico et Berlin qui devraient voir l’affiche en 2019. Du jamais vu!

Le vendredi 10 août dernier, j’ai donc eu la chance de m’asseoir au Richard Rodgers Theatre de New York et d’enfin assister à Hamilton, dont je suis les développements depuis qu’un jeune Lin-Manuel Miranda s’est présenté à une soirée de poésie à la Maison Blanche en 2009 pour interpréter un premier morceau de l’œuvre aux Obama et leurs invités.

Habituellement, dans mes critiques, j’analyse chaque aspect du spectacle, révélant nécessairement plusieurs informations sur la production. Pour Hamilton, je n’en ai pas envie. J’avais les attentes dans le plafond, je connaissais les chansons par cœur, j’avais vu toutes les vidéos inimaginables sur le sujet et malgré tout ça, le spectacle m’a jeté par terre. Lorsque vous verrez Hamilton (parce que vous devez voir Hamilton!), je veux que votre mâchoire se décroche et tombe au sol, comme la mienne que je peine à retrouver maintenant une semaine après avoir assisté au spectacle. Je veux que vous viviez le même choc que moi, et tout ça passe par le fait de se laisser surprendre par la mise en scène, les chorégraphies et les interprétations.

La seule chose que vous devez savoir, c’est que la comédie musicale Hamilton dépasse l’engouement titanesque qu’elle génère depuis sa première en 2015. Le hype est probablement le plus important de l’histoire de Broadway, et la production surpasse ce battage médiatique et cette popularité toujours grandissante qui va au-delà des limites du théâtre. Et je n’exagère pas.

Néanmoins, en l’absence d’une analyse formelle d’Hamilton, j’ai envie de vous parler de la distribution toutes étoiles qui donne vie à ce spectacle à raison de huit représentations par semaine au Richard Rodgers Theatre. Bien sûr, après trois années à l’affiche, il ne reste que les doublures Thayne Jasperson et Andrew Chappelle qui font encore partie de la distribution, couvrant à eux deux l’ensemble des rôles masculins.

Ryan Vasquez était la doublure qui campait le rôle-titre et a offert une performance sans faille. Il y a toujours une petite déception quand on reçoit son programme et qu’on y voit que l’interprète régulier n’est pas là et qu’une doublure le remplacera. Cette petite déception ne dure jamais longtemps, parce que nous sommes sur Broadway et qu’aucun producteur n’accepterait qu’une performance soit de moins bonne qualité en l’absence d’un acteur. Les doublures sont préparées et souvent, c’est une rare occasion pour eux de camper un rôle principal alors ils donnent tout. Et vendredi dernier, M. Vasquez a tout donné. Il a campé un Hamilton déterminé, charismatique et il avait l’air d’un poisson dans l’eau dans ce rôle immense qui ne quitte pratiquement jamais la scène. C’est le compositeur et parolier de l’œuvre, Lin-Manuel Miranda qui a créé le rôle d’Hamilton et c’est lui qui est l’image (et la voix) du personnage. En quelques secondes, Vasquez nous a complètement fait oublier Miranda, avec sa voix smooth et ses aptitudes de rap à la hauteur des attentes. Si Miranda se rapprochait en âge d’Hamilton à la fin de l’histoire (43 ans), Vasquez se rapproche en âge du Hamilton du début du spectacle (19 ans). Il est tout à fait crédible en fin de spectacle, mais on sent qu’il a une fougue et un aplomb quand il joue le jeune Hamilton. Dans la production originale, c’est le rôle d’Aaron Burr qui retenait l’attention et Leslie Odom, Jr avait battu Lin-Manuel Miranda pour le Tony du meilleur acteur principal. Dans la distribution actuelle, c’est Hamilton qui trône et personne ne lui arrive à la cheville. Daniel Breaker était touchant et extrêmement compétent dans le rôle de Burr, mais c’est Vasquez qui retenait vraiment l’attention. Son petit côté baveux qu’on ne décèle pas nécessairement sur la trame sonore prend tout son sens sur scène, ce qui nous fait comprendre davantage la dualité et la confrontation entre Hamilton et Burr. Dans des scènes plus émotives comme ”It’s Quiet Uptown”, Vasquez était extrêmement touchant, teintant sa voix de sanglots retenus, un accomplissement que peu de membres du public a réussi. Bref, si l’acteur régulier Michael Luwoye en venait à quitter le spectacle, les producteurs d’Hamilton n’auraient pas à chercher bien loin pour son remplacement. Ryan Vasquez est leur homme!

L’autre doublure principale de cette représentation était Jennie Harney, qui venait en renfort de Mandy Gonzalez dans le rôle d’Angeliga Schuyler. La jeune actrice était en mission pour nous faire oublier Renée Elise Goldsberry (distribution originale) et elle a vite réussi. Je ne sais pas si Harney joue souvent l’aînée des sœurs Schuyler, mais elle a tout donné avec sa puissante voix, modifiant certains passages pour aller chercher de nouveaux sommets. À l’instar de Vasquez, elle a surpris la foule en donnant une performance parfaite.

James Monroe Iglehart n’a pas besoin d’introduction sur la planète Broadway, ayant marqué les esprits dans Memphis, avant de remporter un Tony Award sous les traits du Génie dans Aladdin. Iglehart avait participé à de nombreux laboratoires et lectures d’Hamilton, mais n’avait pas pu faire partie de la distribution originale. Quand on avait annoncé qu’il allait reprendre le flambeau du rôle double de Lafayette et Jefferson, j’étais emballé et je me disais qu’il était le candidat tout indiqué pour succéder à Daveed Diggs, qui volait le show soir après soir. Dans le premier acte, Iglehart était un peu décevant en Marquis de Lafayette. Dans le deuxième acte, c’était une tout autre histoire, alors qu’il était magistral dans le rôle de Thomas Jefferson. Là où Daveed Diggs rappait à une vitesse folle sous les traits de Lafayette, Iglehart ne peut suivre… Par contre, là où Diggs sonnait comme rappeur qui s’en tire bien en chant sous les traits de Jefferson, Iglehart amène un soul dans ses performances vocales qui vient ajouter beaucoup aux chansons jazz du 3e Président des États-Unis. Au-delà de ses performances vocales, ce dernier était très juste dans son jeu, à la fois charismatique et haïssable.

Lexi Lawson campe Eliza Schuyler, la femme d’Hamilton, avec justesse, fragilité et émotions. Elle semblait ménager sa voix, ce qui ajoutait de l’émotion aux passages doux, mais qui manquait d’aplomb dans les moments où elle tient tête à Hamilton. Dans ces scènes, nous sommes supposés ressentir la force de cette femme dont l’impact historique est indéniable.

Bryan Terrell Clark est un George Washington imposant et juste, mais qui lui aussi semblait ménager sa voix. J’ai adoré son jeu d’acteur, mais je ne pouvais m’empêcher de comparer sa voix à celle de Christopher Jackson, l’acteur original, au grand dam de Clark… Ce dernier est un baryton dont la voix puissante fait trembler les murs dans les passages graves de la partition. Par contre, Washington est un rôle ténor aux sonorités soul et c’est dans les nombreux passages aigus que Clark n’était pas à l’aise.

Anthony Lee Medina est déterminé dans le rôle du révolutionnaire John Laurens, puis touchant au moment de camper Philip Hamilton. Wallace Smith, pour sa part, est probablement celui qui est le plus méconnaissable d’un acte à l’autre, alors qu’il joue un Hercules Mulligan baveux et bruyant, puis un James Madison introverti et fragile.

Neil Haskell m’a laissé de glace lors de sa première apparition sous les traits de King George III, mais m’a vite fait oublié ce premier faux pas lors de ses deux autres hilarantes apparitions. Le monarque britannique est sur scène pendant environ huit minutes, mais marque les esprits par son humour indéniable. Pour vous faire comprendre à quel point le rôle est hilarant, Michael Jibson a remporté le prestigieux Olivier Awards du meilleur acteur de soutien pour ses huit minutes sur scènes, devant ses compatriotes Jason Pennycooke (Lafayette/Jefferson) et Cleve September (Laurens/Philip Hamilton), qui doivent chacun passer au moins 120 minutes sur scène. C’est peu dire!

L’ensemble, pour sa part, est omniprésent et tout simplement parfait. À eux 10, ils donnent vie à une vingtaine de personnages et d’accessoires (une balle de fusil, notamment). J’ai particulièrement apprécié le fait que chacun d’un d’eux ait son petit moment de gloire dans le spectacle, que ce soit en jouant un personnage historique, en chantant un court solo ou en nous en mettant plein la vue en danse.

Quand un spectacle a du succès (et Dieu sait qu’Hamilton en a), le défi est de trouver des interprètes talentueux qui amèneront les rôles ailleurs et qui ultimement, feront oublier la distribution originale. Certaines productions misent sur des gros noms pour faire vendre des billets. C’est le cas présentement de Waitress et de Kinky Boots qui peinent à remplir leur salle lorsqu’il n’y a pas de vedette d’American Idol dans leurs rangs. Pour une production comme Hamilton, ce n’est pas une question d’argent. Le show ferait salle comble même si c’était moi qui jouait Eliza Schuyler… Par contre, le directeur de casting veut s’assurer d’avoir des interprètes qui seront à la hauteur de l’engouement de la production. Les gens achètes leur billet pour Hamilton 12 à 18 mois d’avance et certains paient jusqu’à 5 000$ pour leur siège. La trame sonore a été écoulée à plus de 3 millions d’exemplaires et les interprètes de la distribution originale sont devenus des vedettes du jour au lendemain. Quand les gens s’assoient dans le Richard Rodgers Theatre, ils s’attendent à rien de moins que d’entendre Lin-Manuel Miranda, Lesli Odom, Jr, Philippa Soo et tous les autres. Il faut donc surprendre le public et leur faire oublier les acteurs originaux. Avec la distribution new-yorkaise actuelle, je crois que le directeur de casting peut dire mission accomplie. Ce n’est pas parfait, mais c’est très très bien!

J’ai promis de ne pas analyser Hamilton afin de vous garder le plus de surprises possible. Je vais respecter cette difficile décision, mais je vais simplement lever mon chapeau virtuel à Thomas Kail, l’excellent metteur en scène de l’œuvre. L’auteur-compositeur Lin-Manuel Miranda reçoit énormément de crédit pour Hamilton (et avec raison), mais Kail a fait un boulot exceptionnel. Miranda a révolutionné Broadway avec ce qu’il a fait sur papier, mais c’est Kail qui avait la tâche de matérialiser cette œuvre titanesque sur scène et on peut dire mission accomplie. La chanson ”Satisfied” et le duel final entre Hamilton et Burr sont probablement les deux raisons principales qui ont forcé le jury des Tony Awards à lui remettre la statuette de la meilleure mise en scène. Avec mon humble expérience de metteur en scène, j’essaie de m’imaginer comment ces scènes ont été créées et je saigne un peu du nez… De véritables casse-têtes dont le résultat est tout simplement magistral.

Hamilton est une œuvre qui marque déjà l’histoire, mais son impact va au-delà du domaine théâtral. Avant le spectacle, j’étais aux toilettes et j’entendais un garçon d’environ 10 ans dire à son père à quel point il avait hâte d’entendre Lafayette rapper dans la chanson ”The Battle of Yorktown”. Sans Hamilton, est-ce que cet enfant du primaire aurait un quelconque intérêt pour la bataille de Yorktown, pourtant déterminante dans l’histoire de l’indépendance américaine? Saurait-il qui est le Marquis de Lafayette et quelle a été son importance dans la guerre d’indépendance?

Hamilton est un cours d’histoire à vitesse grand V qui nous divertit, nous touche, nous charme, nous impressionne et nous marque, tout ça dans le désordre et souvent dans un très court laps de temps. L’impact d’Hamilton dans l’histoire du théâtre est déjà immense, à l’instar de l’homme qu’était Alexander Hamilton. Ce Père fondateur autrefois oublié a eu un impact immense sur les États-Unis d’aujourd’hui et maintenant, grâce à une œuvre théâtrale, son histoire continuera de se propager pour les décennies à venir au Richard Rodgers Theatre de Broadway.

 

★★★★★/5

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CRITIQUE : Moulin Rouge! à Boston

Je n’ai pas aimé le film Moulin Rouge.
Je ne suis pas un fan de musique pop.
Je déteste quand une comédie musicale abuse de clichés.
Je trouve que les jukebox musicals manquent toujours de profondeur dramatique.

L’adaptation théâtrale de Moulin Rouge! est un flamboyant mélange de tout ça, et malgré mes réticences, je dois l’avouer : le 28 juillet 2018, j’ai passé l’un des meilleurs moments de ma vie au théâtre.

Cette extravagante production tient l’affiche du Colonial Theatre de Boston, une salle renommée pour préparer de nouvelles œuvres en vue de Broadway. Oklahoma! y a fait ses débuts sous le nom Away We Go en 1943, tout comme les œuvres classiques Anything Goes (1934), Porgy and Bess (1935), Carousel (1945), Follies (1971), A Little Night Music (1973) et La Cage Aux Folles (1983). Véritable incubateur à succès, le Colonial pourra bientôt ajouter Moulin Rouge! à sa liste de succès de Broadway ayant fait leurs premiers pas en ses murs.

L’adaptation du film de 2001 réalisé par Baz Luhrmann est signée par l’auteur John Logan et le metteur en scène Alex Timbers. S’ils ont réinventé l’œuvre pour la porter sur scène, ceux-ci ont tout de même conservé les trois paramètres principaux du film : une histoire comédico-tragique inspirée du célèbre Moulin Rouge à Paris, une signature visuelle flamboyante et l’utilisation de succès musicaux pop contemporains. Par contre, plutôt que de simplement transposer le film à la scène, comme un trop grand nombre de comédies musicales récentes, Logan et Timbers ont créé une œuvre à part entière qui vit d’elle-même et qui saura plaire aux amateurs du film, tout comme à ceux comme moi qui n’avaient pas particulièrement apprécié. Là est la différence entre transposer et adapter à la scène. Ce n’est pas parce qu’une histoire et une signature visuelle fonctionnent à l’écran qu’elle vivra bien sur scène! Si des transpositions comme Leap of Faith, Anastasia ou Mean Girls n’ont pas remporté de Tony Awards, des adaptations créativement fortes comme The Lion King, Billy Elliot et Once en ont remporté un total de 24. À mes yeux, Moulin Rouge! se range définitivement dans cette deuxième catégorie.

Je parlais plus tôt de jukebox musicals… Ce terme ne vous dit rien? On définit ces types de comédies musicales par le fait qu’ils utilisent des chansons populaires déjà existantes pour raconter une histoire fictive. Attention, je ne parle pas ici d’œuvres biographiques, comme Beautiful qui utilise le catalogue musical de Carole King parce que l’histoire raconte la vraie vie de Carole King. L’exemple que tout le monde connaît est Mamma Mia!, qui emprunte la musique d’Abba pour raconter une histoire fictive qui n’a aucun lien avec le célèbre groupe suédois. Dans les deux dernières décennies, un grand nombre d’œuvres du genre a vu le jour et malgré plusieurs succès commerciaux, la critique et les prix n’ont jamais été au rendez-vous. La raison est assez simple : les jukebox musicals sont habituellement pauvres dramatiquement parlant. Cela s’explique parce que le choix d’un catalogue musical précis restreint les choix dramaturgiques.

Dans la création d’une nouvelle comédie musicale, si on a besoin d’un morceau
musical pour que le protagoniste raconte son enfance difficile, on composera
une chanson. Dans un jukebox musical, on doit piger dans le catalogue de
l’artiste pour trouver un morceau qui colle le mieux possible à la
situation dramatique…

Dans la création d’une comédie musicale originale, si en cours de route une
chanson n’a plus de place dans l’histoire, on la coupe. Dans un jukebox musical,
on n’a pas cette liberté parce qu’on doit impérativement utiliser les succès que
le public est venu entendre. Imaginez si « Dancing Queen » n’était pas dans
Mamma Mia!, ou si « Somebody to Love » n’était pas dans We Will Rock You,
qui utilisait le catalogue de Queen.

Moulin Rouge! réinvente complètement le jukebox musical. En utilisant la technique du film qui est de piger dans le catalogue complet de l’histoire de la musique (et de n’utiliser que des parties de chansons), la musique est aussi dramatiquement cohérente que si l’on avait composé des chansons pour l’œuvre.

Avec la nouvelle comédie musicale, vous entendrez certains morceaux du film, mais vous découvrirez surtout des medleys et des mash-ups plus éclectiques et intelligents que jamais! Il n’y a que dans Moulin Rouge! qu’on peut entendre se succéder des pièces de Rick Astley, Paula Cole, La Mélodie du Bonheur, The Police, Lorde et Fun dans une même scène, le tout dans la plus cohérente et naturelle des façons. J’en profite pour souligner un magnifique passage dans la première partie où le personnage de Toulouse-Lautrec enchaîne quatre morceaux d’Édith Piaf, pour lesquels de nouvelles paroles anglophones ont été écrites. Toujours pas convaincu? Et si je vous disais que vous entendrez des extraits de Katy Perry, The Rolling Stones, Outkast, Beyoncé, Walk the Moon, Rihanna, Britney Spears et The White Stripes ? Bien sûr, pour les fans du film, vous retrouverez les classiques « Lady Marmalade », « Come What May » et « Elephant Love Medley », ce dernier ayant été complètement réinventé avec une dizaine d’extraits supplémentaires.

Il est possible de trouver la liste complète des chansons de l’œuvre sur Internet, mais comme pour le film en 2001, je vous recommande de ne pas la consulter. Comme lors de la première écoute du film, laissez-vous surprendre! Il n’y a rien comme entendre une chanson de Sia faire complètement du sens dans a bouche d’un personnage historique de 1900 comme Henri Toulouse-Lautrec. À plusieurs moments dans le spectacle, la foule réagit pour la simple et bonne raison qu’elle est agréablement surprise d’entendre telle ou telle chanson se glisser dans la trame sonore. J’ai bien aimé qu’aucune liste des pièces musicales ne soit intégrée dans le programme, comme c’est habituellement le cas pour les comédies musicales.

Au-delà de la trame sonore, l’histoire générale du film fonctionne très bien sur scène. Il faut l’avouer, celle-ci avance extrêmement lentement. Les numéros impressionnants nous coupent le soufflent, mais au-delà de tout ça, l’histoire progresse à pas de tortue. Une simple scène qui durerait habituellement trois minutes au théâtre en prend quinze, puisqu’on ensorcelle le public avec des chorégraphies acrobatiques et des succès accrocheurs. Par contre, j’ai de la difficulté à dire que cette lenteur est un défaut de l’œuvre, puisqu’il n’y a pas de longueurs. Dans les 170 minutes que durent Moulin Rouge!, l’idée de regarder ma montre ne m’est jamais passée par la tête. Puisque l’histoire se développe lentement, on peut pleinement profiter des impressionnants numéros, sans avoir l’impression de perdre le fil de l’histoire. Par contre, sachez que si une œuvre comme Hamilton avait été racontée au même rythme dramaturgique que Moulin Rouge!, la comédie musicale aurait probablement duré plus de 10 heures…

La mise en scène d’Alex Timbers est extrêmement efficace, alors que celui-ci met tous les éléments en place afin que le travail de ses collaborateurs (chorégraphe, scénographe et concepteurs d’éclairages) brillent de mille feux. Moulin Rouge! baigne dans l’extravagance, le cucu et le kitsch. Tout est assumé à 100%. On ne se prend pas pour autre chose que ce que l’on est : une comédie musicale colorée qui porte sur l’un des bars les plus spectaculaires du monde. En fait, je crois même que Timbers a voulu créer un spectacle qui pourrait très bien figurer à la programmation du vrai Moulin Rouge, où les spectacles de burlesque sont la tradition. Celui qui est connu pour créer des œuvres riches, dramatiques et intellectuelles a approché l’œuvre en faisant un 180 degrés avec ce qu’on connaît de lui, amenant tout de même son œil artistique aiguisé pour créer un spectacle cohérent. Le metteur en scène a sauté à pieds joints dans l’univers créé par Baz Luhrmann et le résultat est époustouflant. Le seul et unique objectif est de divertir, et ça fonctionne! La deuxième partie est dramatique par moment, mais on ne passe pas 60 minutes à tourner le fer dans la plaie. On entrecoupe les scènes dramatiques par des numéros dynamiques qui empêchent l’œuvre de subir le sort d’une grande majorité de comédies musicales : un deuxième acte faible.

Parlant du deuxième acte, j’ai beaucoup apprécié la façon de terminer le spectacle. Si vous ne voulez rien savoir, passez au paragraphe suivant! Comme on le sait, l’histoire se termine mal. L’équipe de création avait deux options : terminer cet extravagant spectacle sur une scène triste et silencieuse, ou créer un faux happy ending et ramener l’ensemble pour chanter une chanson entraînante malgré la morosité de la fin (une tactique malheureusement prise dans plusieurs comédies musicales). L’équipe a choisi une troisième option : laisser l’histoire se terminer comme il se le doit, fermer les lumières, laisser le public pleurer dans le silence du théâtre l’instant de quelques secondes, puis ramener l’énergie du Moulin Rouge pour un dernier numéro à la hauteur du reste du spectacle. La coupure est marquée, si bien qu’on ne se demande pas pourquoi l’antagoniste (The Duke) danse aux côtés du reste de la distribution. Ce n’est plus les personnages qui sont sur scène, mais les acteurs et actrices eux-mêmes, qui remercient le public de s’être déplacé en leur donnant un dernier effort. Encore une fois, on perçoit le génie de Timbers derrière l’extravagance de l’œuvre.

Le metteur en scène et son équipe ont réuni une distribution toutes étoiles qui fait rougir certaines productions qui tiennent présentement l’affiche sur Broadway. Aux devants, l’excellente Karen Olivo, que l’on a notamment vu dans In The Heights, West Side Story (Tony de la meilleure actrice de soutien) et Hamilton, joue une Satine crédible, réfléchie et sensuelle. Sa puissante voix donne un aplomb au personnage, ce qui manquait un peu à Nicole Kidman dans le film. À ses côtés, Aaron Tveit n’est pas en reste alors qu’il campe avec force le réel protagoniste de cette histoire, Christian. Côté voix, quiconque connaît un peu l’univers de la comédie musicale sait que Tveit a l’une des meilleures de l’industrie, preuves à l’appui dans Next to Normal, Catch Me If You Can et le film Les Misérables. L’acteur au registre vocal interminable passe le plus clair du spectacle à chanter des hymnes connus et nous fait oublier qui était l’interprète original. Dans « Roxanne » de The Police, Tveit amène sa voix à un niveau que l’on n’avait jamais entendu, alors qu’il frôle les limites de son registre vocal et donne une performance tout en puissance. De la voix, on a toujours su qu’il en avait. Par contre, c’est dans son interprétation que Tveit m’a impressionné. Il joue un Christian posé, nuancé et intelligent, ajoutant une deuxième et une troisième couche à un personnage un peu trop « jeune premier » dans le film, sous les traits d’Ewan McGregor.

Derrière Olivo et Tveit se trouvent des personnages secondaires forts interprétés par Danny Burnstein (Harold Zidler), Sahr Ngaujah (Toulouse-Lautrec), Ricky Rojas (Santiago) et Tam Mutu (The Duke). Ce quatuor d’interprètes amène un vent d’expérience dans cette distribution alors qu’ils sont tous des vétérans des planches qui ont tenu des rôles principaux sur les plus grandes scènes du monde. Burnstein, qui a été nominé à six reprises aux Tony Awards, est mon coup de cœur de la distribution, alors qu’il marque les esprits à chacune de ses apparitions, servant tantôt de narrateur, tantôt de comic relief et tantôt de confident pour Satine. Les 25 chanteurs-danseurs de l’ensemble viennent supporter la distribution principale en jouant une pléiade de personnages omniprésents qui s’animent et amènent un dynamisme nécessaire au spectacle, à grands coups de chorégraphies athlétiques et acrobatiques.

Avant même que le spectacle commence, c’est le décor qui coupe le souffle du public à son entrée dans la salle. Le Moulin Rouge est un monstre sacré du divertissement et la scène du Colonial Theatre à elle seule ne pouvait pas le contenir, si bien que les éléments scéniques débordent et prennent vie un peu partout dans la salle. J’adore quand les créateurs ne se contentent pas de créer l’univers du spectacle sur scène, mais plutôt partout dans le théâtre. Ça aide nécessairement le public à s’immerger dans l’œuvre. La scénographie de Derek McLane est aussi imposante que magnifique. Plutôt que d’abuser de projections vidéo pour imager les divers lieux de l’histoire (comme c’est trop le cas dans les comédies musicales récentes), McLane utilise une technique théâtrale vieille comme le monde : les panneaux qui montent et descendent du plafond du théâtre. Cette technique qui remonte probablement à l’époque de la fondation du vrai Moulin Rouge ajoute un réalisme à l’œuvre et permet de transformer la scène du Colonial. À de nombreux moments, on voit le décor prendre vie et on ne peut faire autrement que d’être impressionné par l’ingéniosité de McLane pour illustrer les multiples lieux où se déroule l’histoire. À l’image de l’œuvre qui fusionne passé et présent, le décor réaliste est jonché de stroboscopes et de lumières aux LED qui viennent donner des allures de spectacle rock aux numéros musicaux colorés. Les costumes de Catherine Zuber, pour leur part, sont fidèles à l’époque, alors que les robes de french cancan cohabitent avec des déshabillés sexy qui rappellent le vidéoclip « Lady Marmalade » de Christina Aguilera, Lil’ Kim, Mýa, et Pink.

À voir le décor titanesque, les costumes extravagants et la distribution toutes étoiles, il n’y a pas de doute que le budget de l’œuvre est immense. Ajoutez à cela les droits d’auteur à payer pour la centaine de chansons utilisées et je suis prêt à parier que l’on fait face à l’un des budgets les plus faramineux de Broadway. On ne le connaît pas pour le moment, mais je suis prêt à parier que lorsque ce montant sera rendu public à l’arrivée du spectacle à New York, la production ira se hisser à travers les productions les plus chères de l’histoire, aux côtés de Spider-Man (79M$) et Shrek (28M$). Souhaitons que Moulin Rouge! ne subisse pas le même sort que ces deux œuvres, qui ont toutes deux étés des flops…

Maintenant que la production a ouvert ses portes et que la billetterie affiche complète, la question est donc de savoir quand Moulin Rouge! fera sa grande rentrée new-yorkaise. Depuis le début, la production de Boston s’affiche comme étant la « Pre-Broadway World Premiere », même si aucune information officielle n’a été dévoilée à propos d’un éventuel transfert dans la Grosse Pomme. Habituellement, quand une production de rodage utilise le terme « Broadway » dans sa campagne de promotion, c’est qu’un théâtre est déjà réservé et que la date d’ouverture est connue. Or, pour Moulin Rouge!, rien n’a encore été annoncé. Karen Olivo tient le rôle principal de Fun Home en novembre à Madison au Wisconsin, Aaron Tveit a déjà quelques dates de concert annoncées cet automne et Alex Timbers signe la mise en scène de l’adaptation théâtrale du long-métrage Beetlejuice en octobre à Washington, DC. Les trois piliers de Moulin Rouge! sont donc très occupés dans les mois à venir, ce qui porte à croire que l’œuvre ne migrera pas à New York directement après Boston. Ma prédiction : les créateurs de l’œuvre prendront l’automne pour retravailler l’œuvre et prépareront une grande première sur Broadway au printemps, juste à temps pour les Tony Awards 2019. À suivre!

Peu importe la date d’arrivée, je suis convaincu que l’œuvre attirera les foules et que contrairement aux autres jukebox musicals, les critiques et galas seront favorables à l’œuvre.

En allant à Boston, j’étais convaincu que j’allais passer un bon moment en assistant à Moulin Rouge!, mais j’étais aussi convaincu que le spectacle aurait de grandes lacunes. Je m’en allais assister à une avant-première d’une production de rodage. On est encore loin de Broadway! Plusieurs grands classiques de la comédie musicale étaient des pertes quasi totales avant d’être retravaillés et d’ouvrir à New York. C’est normal. C’est avec cela en tête que je suis allé à Boston. En voulant voir les premiers balbutiements de l’une des comédies musicales les plus attendues des dernières années.

Ce que j’ai eu la chance de voir, ce n’est pas une perte quasi totale. Loin de là!
Oui, l’histoire se développe lentement.
Oui, on nage en plein dans le cucu et le kitsch.
Oui, on abuse des projections en cœur.
Oui, quelques scènes mériteraient d’être resserrées.
Oui, la roue n’est pas réinventée.
Je pourrais trouver cent raisons pour essayer de me convaincre que je n’ai pas aimé Moulin Rouge!
Mais le théâtre, c’est un divertissement et pendant trois heures, j’ai été diverti. Vraiment.

★★★★/5

Mes prédictions : Tony Awards 2018

À l’écriture de ces lignes, je me rends compte que l’édition 2018 sera mes onzièmes Tony Awards! C’est en juin 2007 que j’ai officiellement eu la piqûre. Stéphane Prémont, mon enseignant d’anglais de secondaire 4, avait réussi à me convaincre d’auditionner pour sa prochaine comédie musicale scolaire, Cats. J’avais fait les auditions sans trop savoir à quoi m’attendre, j’avais obtenu l’un des rôles principaux (un chat appelé Munkustrap) et je me lançais là-dedans sans trop savoir où ça allait mener.

Début du mois de juin de la même année, je discute avec Stéphane et il me parle des Tony Awards.
« Les Tony quoi? ».
« Les Tony Awards! Les Oscars de Broadway! »

Le 10 juin 2007, je syntonise CBS et ma vie bascule. Littéralement. Cats avait été mon introduction à la comédie musicale, mais je ne peux pas cette oeuvre étrange mettant en scène des chats qui chantent et dansent m’avait convaincu que Broadway était la 8e merveille du monde. Par contre, ce soir de juin, j’ai vu le meilleur de ce que Broadway pouvait offrir. Mes idées préconçues étaient fracassées!

En l’espace de quelques minutes, Audra McDonald et John Cullum entonnaient un air de 110 in the Shade, Raul Esparza me faisait découvrir le monument qu’est Stephen Sondheim avec son interprétation spectaculaire de ce qui est encore aujourd’hui ma chanson préférée (« Being Alive » de Company) et finalement, la troupe originale de Spring Awakening envoyait chier la planète au grand complet avec un medley de « Bitch of a Living » et « Totally Fucked ». J’avais la gueule à terre. Littéralement.

Tout ça pour dire qu’il y a onze ans, la combinaison Stéphane Prémont/Tony Awards 2007 me donnait la piqûre de la comédie musicale.

L’édition du 10 juin 2018 sera particulière! Tous les experts s’entendent, c’est une année relativement faible en frais de nouvelles comédies musicales*. Les productions qui partent en tête de peloton (Mean GirlsSpongeBob SquarePants et The Band’s Visit) sont de bons divertissements, mais ne passeront pas à l’histoire. Si ces oeuvres avaient été en compétition dans les années précédentes, je doute qu’elles auraient récolté ne serait-ce que quelques nominations. Par contre, les Tonys ont toujours quelque chose de magique et avec le duo Sara Bareilles-Josh Groban à l’animation, je suis convaincu qu’on** aura un excellent spectacle!

*Quand des pièces de théâtre viennent s’immiscer dans des catégories de comédies musicales, c’est un bon indicateur du niveau de qualité et de profondeur (Angels in America pour le prix de la Meilleure trame sonore et Harry Potter pour le prix des Meilleures chorégraphies…)
**«On» exclut la personne qui parle… Et oui, pour la première fois en 11 ans, je ne pourrai pas écouter les Tony Awards. Je serai en Californie pour le travail. Y’a pire comme empêchement! Merci à Twitter qui me permettra tout de même de suivre le gala en direct.

Mes prédictions
Habituellement, les précédents galas sont de bons indicateurs pour les Tony Awards. Les productions qui remportent des prix aux Outer Critics Circle Awards et aux Drama Desk Awards sont souvent récompensées lors des Tony Awards. Pour la troisième année consécutive, cet indicateur ne peut nous aider puisque la comédie musicale qui est favorite (Hamilton en 2016, Dear Evan Hansen en en 2017 et The Band’s Visit en 2018) n’était pas éligible aux autres galas. En effet, puisque ces pièces ont joué dans un théâtre de catégorie Off-Broadway lors de la saison théâtrale précédente, elles n’étaient pas éligibles cette année (il n’y a que les Tony Awards qui récompensent uniquement les productions de catégorie Broadway). C’est donc un défi supplémentaire qui attend les freaks comme moi qui font des prédictions!

UPDATE : Très fier d’avoir obtenu un résultat de 18/24 pour mes prédictions. Quel triomphe de The Band’s Visit avec 9 statuettes!

➨ = Prédiction
★ = Gagnant(e)

Meilleure comédie musicale
★➨The Band’s Visit
Mean Girls
Frozen
SpongeBob SquarePants

Meilleure pièce de théâtre
★➨Harry Potter and the Cursed Child
Farinelli and the King
The Children
Junk
Latin History for Morons

Meilleure reprise d’une comédie musicale
Carousel
My Fair Lady
Once On This Island

Meilleure reprise d’une pièce de théâtre
★➨Angels in America
Three Tall Women
The Iceman Cometh
Lobby Hero
Travesties

Meilleur acteur dans une comédie musicale
Harry Hadden-Paton (My Fair Lady)
Joshua Henry (Carousel)
★Tony Shaloub (The Band’s Visit)
➨Ethan Slater (SpongeBob SquarePants)

Meilleure actrice dans une comédie musicale
Lauren Ambrose (My Fair Lady)
Hailey Kilgore (Once On This Island)
LaChanze (Summer)
★➨Katrina Lenk (The Band’s Visit)
Taylor Louderman (Mean Girls)
Jessie Mueller (Carousel)

Meilleur acteur dans une pièce de théâtre
★➨Andrew Garfield (Angels in America)
Tom Hollander (Travesties)
Jamie Parker (Harry Potter and the Cursed Child)
Mark Rylance (Farinelli and the King)
Denzel Washington (The Iceman Cometh)

Meilleure actrice dans une pièce de théâtre
★➨Glenda Jackson (Three Tall Women)
Condola Rashad (Saint Joan)
Lauren Ridloff (Children of a Lesser God)
Amy Schumer (Meteor Shower)

Meilleur acteur de soutien dans une comédie musicale
➨Norbert Leo Butz (My Fair Lady)
Alexander Gemignani (Carousel)
Grey Henson (Mean Girls)
Gavin Lee (SpongeBob SquarePants)
★Ari’el Stachel (The Band’s Visit)

Meilleure actrice de soutien dans une comédie musicale
Ariane DeBose (Summer)
Renée Fleming (Carousel)
★➨Lindsay Mendez (Carousel)
Ashley Park (Mean Girls)
Diana Rigg (My Fair Lady)

Meilleur acteur de soutien dans une pièce de théâtre
Anthony Boyle (Harry Potter and the Cursed Child)
Michael Cera (Lobby Hero)
Brian Tyree Henry (Lobby Hero)
★➨Nathan Lane (Angels in America)
David Morse (The Iceman Cometh)

Meilleure actrice de soutien dans une pièce de théâtre
Susan Brown (Angels in America)
Noma Dumezweni (Harry Potter and the Cursed Child)
Deborah Findlay (The Children)
➨Denise Gough (Angels in America)
★Laurie Metcalf (Three Tall Women)

Meilleure musique d’une comédie musicale
Adrian Sutton (Angels in America)
★➨David Yazbeck (The Band’s Visit)
Kristen Anderson-Lopez et Robert Lopez (Frozen)
Jeff Richmond et Nell Benjamin (Mean Girls)
17 compositeurs, dont Steven Tyler, Sara Bareilles, Lady Antebellum, Cyndi Lauper, John Legend, et T.I. (SpongeBob Square Pants)

Meilleur livret d’une comédie musicale
Jennifer Lee (Frozen)
➨Tina Fey (Mean Girls)
Kyle Jarrow (SpongeBob SquarePants)
★Itamar Moses (The Band’s Visit)

Meilleure mise en scène dans une comédie musicale
Michael Arden (Once On This Island)
★➨David Cromer (The Band’s Visit)
Tina Landau (SpongeBob Square Pants)
Casey Nicholaw (Mean Girls)
Bartlett Sher (My Fair Lady)

Meilleure mise en scène dans une pièce de théâtre
Marianne Elliott (Angels in America)
Joe Mantello (Three Tall Women)
Patrick Marber (Travesties)
★➨John Tiffany (Harry Potter and the Cursed Child)
George C. Wolfe (The Iceman Cometh)

Meilleures chorégraphies
Christopher Gattelli (My Fair Lady)
Christopher Gattelli (SpongeBob Square Pants)
Steven Hoggett (Harry Potter and the Cursed Child)
Casey Nicholaw (Mean Girls)
★➨Justin Peck (Carousel)

Meilleures orchestrations
John Clancy (Mean Girls)
Tom Kitt (SpongeBob Square Pants)
Annmarie Milazzo et Michael Starobin (Once On This Island)
★Jamshied Sharifi (The Band’s Visit)
➨Jonathan Tunick (Carousel)

Meilleurs costumes dans une comédie musicale
Gregg Barnes (Mean Girls)
Clint Ramos (Once On This Island)
Ann Roth (Carousel)
David Zinn (SpongeBob SquarePants)
★Catherine Zuber (My Fair Lady)

Meilleurs costumes dans une pièce de théâtre
Jonathan Fensom (Farinelli and the King)
Nicky Gillibrand (Angels in America)
★➨Katrina Lindsay (Harry Potter and the Cursed Child)
Ann Roth (Three Tall Women)
Ann Roth (The Iceman Cometh)

Meilleurs décors dans une comédie musicale
Dana Laffrey (Once On This Island)
Scott Pask (The Band’s Visit)
Scott Pask, Finn Ross et Adam Young (Mean Girls)
Michael Yeargan (My Fair Lady)
★➨David Zinn (SpongeBob SquarePants)

Meilleurs décors dans une pièce de théâtre
Miriam Buether (Three Tall Women)
Jonathan Fensom (Farinelli and the King)
★➨Christine Jones (Harry Potter and the Cursed Child)
Santo Loquasto (The Iceman Cometh)
Ian MacNeil et Edward Pierce (Angels in America)

Meilleurs éclairages dans une comédie musicale
➨Kevin Adams (SpongeBob SquarePants)
Jules Fisher and Peggy Eisenhauer (Once On This Island)
Donald Holder (My Fair Lady)
Brian MacDevitt (Carousel)
★Tyler Micoleau (The Band’s Visit)

Meilleurs éclairages dans une pièce de théâtre
★➨Neil Austin (Harry Potter and the Cursed Child)
Paul Constable (Angels in America)
Jules Fisher and Peggy Eisenhauer (The Iceman Cometh)
Paul Russell (Farinelli and the King)
Ben Stanton (Junk)

Meilleure conception sonore dans une comédie musicale
★Kai Harada (The Band’s Visit)
Peter Hylenski (Once On This Island)
Scott Lehrer (Carousel)
Brian Ronan (Mean Girls)
➨Walter Trarbach et Mike Dobson (SpongeBob SquarePants)

Meilleure conception sonore dans une pièce de théâtre
Adam Cork (Travesties)
Ian Dickinson (Angels in America)
★➨Gareth Fry (Harry Potter and the Cursed Child)
Tom Gibbons (1984)
Dan Moses Schreier (The Iceman Cometh)

Tony-Awards

CRITIQUE EXPRESS : The Phantom of the Opera à la Place des Arts

Le temps me manque pour vous faire une critique exhaustive de la tournée américaine de The Phantom of the Opera qui joue présentement à la Place des Arts de Montréal. Tout de même, j’ai envie de vous donner mes premières impressions à propos de ce classique de Broadway. Voici mes deux coups de cœur et mes deux coups de gueule !

Points forts

  • Mise en scène : ENFIN un vent de fraîcheur pour cette comédie musicale qui utilise la même mise en scène depuis 1986! Laurence Connor a réinventé ce classique avec cette nouvelle production qui roule sa bosse à travers les États-Unis et l’Europe depuis 2012. Le spectacle gagne en rythme et les transitions sont rapides. Connor s’est assuré de conserver les éléments mythiques (le bateau du fantôme, les opulentes scènes d’opéra, etc.), tout en n’hésitant pas à actualiser certaines scènes (la mascarade, le toit de l’Opéra), question de surprendre positivement ceux qui ont vu le spectacle par le passé. L’alternance entre les scènes devant et derrière le rideau était redondante dans la mise en scène originale, et Connor est venu régler ce problème en donnant aux spectateurs de nouvelles perspectives (45 degrés, à moitié devant le rideau, à moitié derrière).
  • Scénographie : Ce deuxième point fort va de pair avec le premier. Connor et son scénographe Paul Brown ont fait entrer l’œuvre dans le 21e siècle avec l’utilisation de technologies modernes (ce qui manque à la production qui roule encore et toujours au Majestic Theatre de New York). La descente du Fantôme avec Christine dans les catacombes de l’Opéra Garnier est un moment fort du spectacle, alors que les marches apparaissent à mesure que les deux personnages descendent d’une structure imposante qui elle-même, est en mouvement. Les effets spéciaux surprennent et la façon dont les multiples lieux se créent est ingénieuse

Points faibles

  • Distribution : La comédie musicale The Phantom of the Opera demande un niveau relevé de chant et de jeu pour bien rendre l’histoire et les chansons. Malheureusement, la distribution de cette tournée est très inégale. Derrick Davis rend très bien le rôle-titre d’un point de vue du jeu, mais semblait retenir sa voix à chaque passage. Ce personnage doit en imposer physiquement, mais surtout, vocalement. Quand il chante, les murs doivent trembler sous la puissance de sa voix. Je vous confirme que les murs de la Place des Arts sont intacts. Eva Tavares était à l’opposé de Davis dans le rôle de Christine. Sa voix était exceptionnelle, mais son jeu laissait à désirer. J’ai senti que l’actrice mettait tous ses efforts à livrer une performance vocale impeccable, mais oubliait qu’une histoire devait être racontée. Raoul est un rôle difficile à interpréter, majoritairement parce qu’il est mal écrit. Jordan Craig faisait de grands efforts pour tirer son épingle du jeu, mais il n’avait malheureusement l’air que d’un prince de Disney caricatural sans 2e et 3e niveau. Les autres personnages secondaires étaient efficaces, mais ne m’ont pas marqué d’aucune façon. Piangi et Carlotta sont toujours d’excellents comic reliefs, mais les voix des interprètes ne m’ont guère jeté par terre.
  • Son : Quand on va voir une production théâtrale amateure, on tolère les petits problèmes techniques. Quand on va voir une production de calibre international (même si c’est une tournée), un son de mauvaise qualité est inacceptable. La balance de son était changeante à mesure que le spectacle avançait, mais une chose est restée identique du début à la fin : la musique enterrait les voix et le volume général était trop bas.

Au-delà de ces quelques points, The Phantom of the Opera est une œuvre immortelle qui vient toucher les spectateurs à tous coups. Le destin tragique des personnages fait son effet, même quand la sonorisation et les performances sont inégales 😉

 

★★★/5

CRITIQUE : Anastasia sur Broadway

Anastasia est un film animé hautement populaire paru en 1997 et vu par des millions d’enfants depuis. Je ne fais pas partie d’eux. Cette année-là, j’avais 6 ans et un film de princesse qui se passe en Russie devait être le dernier de mes soucis. Ce n’est rien contre l’œuvre, mais à l’époque, tout ce qui n’avait pas l’apparence d’un bloc Lego était invisible à mes yeux!

Tout de même, lorsque les premières rumeurs d’adaptation en comédie musicale avaient fait surface en 2015, ma curiosité avait été piquée. D’abord, parce que j’apprenais que l’excellent tandem Ahrens et Flaherty, qui avait écrit la trame sonore du film original, allait revenir à la charge avec de nouvelles chansons (ils sont à l’origine des comédies musicales Once On This Island, Ragtime et Rocky, notamment). Ensuite, parce que l’auteur Terrence McNally, reconnu pour les pièces Master Class et Deuce ainsi que pour les dialogues de plusieurs excellentes comédies musicales, allait écrire un nouveau livret. Finalement, parce que le metteur en scène Darko Tresnjak, dont j’avais apprécié le travail sur A Gentleman’s Guide to Love and Murder, était attaché au projet. Tous ces éléments laissaient présager une adaptation théâtrale intelligente, recherchée et cohérente.

Fast forward deux ans plus tard. Je suis à New York sur un coup de tête. Je planifie habituellement mes escapades new-yorkaises douze mois à l’avance (août 2018, j’ai hâte!). J’ai habituellement mes billets six mois à l’avance (Hamilton le 10 août 2018!). Là, je me suis levé le samedi 2 septembre pensant faire un petit aller-retour dans le Massachussetts pour voir la comédie musicale Company à Barrington Stage, puis revenir tranquillement à Québec le dimanche. Surprise!

  • Dimanche 3 septembre à 8h15 : départ vers New York
  • 10h30 : file d’attente pour TKTS sous la pluie
  • 11h00 : le guichet ouvre, Anastasia est disponible, le rabais est intéressant et l’heure nous permet de revenir à Québec à une heure (presque) décente
  • 11h15 : nous avons nos billets pour Anastasia
  • 14h00 : le rideau lève

En ce dimanche après-midi pluvieux, au Broadhurst Theatre de la 44e Rue, j’ai exactement obtenu ce que je prévoyais deux ans plus tôt : une adaptation intelligente, recherchée et cohérente. L’histoire générale du long-métrage est respectée, mais les éléments fantastiques de ce dernier ont été remplacés par des éléments bien réels. L’histoire d’Anastasia est traitée comme si c’était une comédie musicale historique. Bien sûr, plusieurs éléments de l’histoire de la vraie Anastasia Nikolaïevna de Russie manquent, donc les auteurs de la comédie musicale (et du film) comblent les trous. Pour le long-métrage de 1997, le méchant de l’histoire était une version maléfique et fictive du personnage historique réel, Grigori Rasputin (le vrai était décédé lorsque l’histoire d’Anastasia se déroule). Certains se rappelleront de sa chauve-souris de compagnie, Bartok. À l’époque, les producteurs avaient décidé de rester en-dehors de la politique, préférant ajouter des éléments fantastiques pour expliquer le drame de la famille du Tsar Nicolas II. Pour la comédie musicale, Terrence McNally a fait exactement l’inverse : il a supprimé les personnages de Rasputin et de Bartok, pour les remplacer par Gleb Vaganov, le général de l’armée bolchevique. Plutôt que d’être un méchant à part entière comme c’est souvent le cas  dans les films pour enfants, Gleb est un personnage nuancé et humain qui se doit de répondre aux ordres de son supérieur, tout en n’endossant pas nécessairement ce qu’on lui demande de faire. Gleb n’a jamais réellement existé, mais les auteurs l’ont créé de manière crédible et fidèle historiquement, alors qu’on le positionne dans les rangs de l’Armée rouge de Lenine. À l’image de cette décision dramaturgique, l’histoire de la comédie musicale est très bien construite. Par contre, je déplore le motif répétitif où s’enchaînent successivement dialogues, chanson, changement de décor, dialogues, chanson, changement de décor, etc, etc. Cette structure est répétée du début à la fin, rendant l’œuvre un peu monotone.

La mise en scène de Tresnjak est efficace, sans révolutionner quoi que ce soit. L’histoire se déroule dans de multiples lieux et l’équipe de création a pris une direction toujours populaire, mais qui me dérange: recréer chaque espace dans les moindres détails. S’il y a une porte dans l’histoire, IL DOIT Y AVOIR UNE PORTE SUR SCÈNE. On ne laisse pas place à l’imagination et on ne fait pas confiance à l’intelligence du spectateur. De plus, dans une histoire où des dizaines de lieux sont visités par les personnages, les changements de décor viennent alourdir le rythme. Certains diront que c’est une décision louable, considérant qu’une partie du public cible est très jeune. C’est vrai, mais Matilda The Musical aussi était destiné à un jeune public et le metteur en scène Matthew Warchus a osé faire confiance à l’intelligence de son public en créant un environnement scénique imaginatif et efficace. Ne vous trompez pas, les éléments de décor d’Anastasia m’ont impressionné. Visuellement, on se croyait réellement au beau milieu de Saint-Pétersbourg et de Paris. Par contre, les multiples transitions scéniques alourdissaient le déroulement de l’histoire. Au-delà des éléments de décors, les projections étaient très impressionnantes. La scène de train où le décor qui défile derrière les personnages tourne à mesure que le wagon change de direction doit être d’une grande complexité technique. Cette scène quasi-cinématographique est l’une des seules où Tresnjak nous montre son grand talent artistique et chorégraphique, que l’on avait découvert dans A Gentleman’s Guide to Love and Murder.

Un autre élément qui m’a dérangé est la façon dont chacune des chansons se termine. J’avais l’impression d’être dans un spectacle de Katy Perry où on assume que le public applaudira à la fin de chaque numéro. Toutes les chansons se terminent de la même manière : l’interprète pousse une note puissante et intense, puis sur la dernière note de l’orchestre, l’éclairage change pour signifier au public que c’est le moment d’applaudir. En comédie musicale, on ne doit pas assumer que chaque chanson sera suivie d’applaudissements. On doit subjuguer les spectateurs à un point tel qu’ils décident d’interrompre l’ordre normal du spectacle pour donner de l’amour à l’interprète! Comme spectateur, je m’abandonne complètement à une œuvre lorsque je ne sens pas de coupures entre les dialogues, chansons et chorégraphies. Je n’aime pas sentir le moment où le travail du metteur en scène s’est terminé et où celui du chorégraphe a commencé. Je n’aime pas sentir que le metteur en scène veut qu’on applaudisse à un moment bien précis. Une bonne comédie musicale forme un tout homogène où s’entremêlent toutes les disciplines. J’ai peut-être un regard trop technique, mais je déteste décrocher d’une œuvre parce que je sens que la scène de théâtre parlée vient de se terminer et l’introduction musicale qui mène à la chanson débute, le personnage restant de glace devant le public en attendant que le premier couplet voie le jour. C’est bien personnel, mais ça m’a dérangé dans Anastasia.

Les chorégraphies de Peggy Hickey, quant à elles, sont très efficaces et d’une grande beauté. Anastasia n’est pas une comédie musicale où la danse a une place prépondérante, mais lorsqu’il y en a, ça vaut le coup. Dans le deuxième acte, j’ai particulièrement aimé le moment où les personnages assistent à un ballet à Paris. Hickey et Tresnjak se sont tournés vers de réelles interprètes du New York City Ballet pour distribuer les rôles des quatre danseurs, ce qui ajoute un niveau de qualité à l’œuvre. Normalement, dans une comédie musicale de Broadway où il y a du ballet (exemple, The Phantom of the Opera), on engage des danseurs de théâtre musical qui ont un bagage de danse classique, sans pour autant être des spécialistes en la matière. Avec Anastasia, on crée un numéro extrêmement convainquant, aussi impressionnant que pertinent à l’histoire. La scène dansante provenant d’une œuvre fictive met en scène une ballerine et ses deux prétendants dans une chorégraphie endiablée où les deux hommes, l’un ange, l’autre démon, tentent de charmer la jeune innocente. Ce ballet recrée la situation vécue par les trois personnages principaux, Anya, Dmitri et Gleb. Ce moment de l’œuvre représente exactement le célèbre proverbe américain qui décrit le rapport à la musique et la danse dans le théâtre musical : « Quand l’émotion devient trop forte pour parler, on chante. Quand l’émotion devient trop forte pour chanter, on danse ».

Le point fort de la production est définitivement sa distribution. Les six personnages majeurs sont tous brillamment interprétés, ce qui fait oublier les petits éléments négatifs mentionnés précédemment. J’ai eu la chance de voir cinq des six interprètes originaux et je n’ai pas été déçu. Christy Altomare est une véritable révélation dans le rôle d’Anya/Anastasia. Elle met à profit sa puissante voix pour interpréter avec nuance le rôle-titre. Derek Klena, qui campe Dmitri, est le parfait jeune premier, avec sa voix claire et son look de prince de Disney. Dans le rôle de l’Impératrice douairière Marie, la doublure Janet Dickinson était très bonne. Je ne comprends cependant pas comme Mary Beth Peil, l’actrice qui a créé le rôle, a pu être nominée pour un Tony Award dans un rôle aussi minime et sans éclat. Ramin Karimloo interprète à merveille Gleb, le méchant-pas-si-méchant-finalement de l’histoire. Il met de l’avant sa puissante voix de ténor qui fait sa renommée aux quatre coins du monde. Je l’avais vu sur Broadway en 2014 dans Les Misérables, alors qu’il y tenait le rôle de Jean Valjean, et il m’avait beaucoup déçu. Le chanteur iranien-canadien semblait à bout de souffle, incapable de reproduire une performance à la hauteur de sa réputation. Dans Anastasia, Karimloo est à son aise alors qu’il ne porte pas le spectacle sur ses épaules. Son jeu d’acteur est touchant et il attaque chaque note de musique comme si c’était la dernière, au grand bonheur du public qui l’a applaudi à maintes reprises. Finalement, mon coup de cœur va au duo formé par John Bolton et Caroline O’Connor, qui interprètent Vlad et Lily. Le tandem comique, sortie de comic relief qui vient alléger l’histoire, est aussi charmant qu’hilarant. L’histoire d’amour loufoque de ces deux amants séparés par la révolution évolue dans l’ombre de la trame narrative principale et charme le public. Bolton et O’Connor sont les héros obscurs de cette solide distribution.

Bref, Anastasia est une adaptation réussie de ce long-métrage mythique pour toute une génération de jeunes filles. Si vous êtes comme moi, que vous n’avez pas vu le film et que vous avez jugé trop vite cette œuvre, pensant que c’est une histoire de princesse à l’eau de rose, détrompez-vous! Anastasia est une comédie musicale à la fois historique et politique, sans pour autant aller trop loin dans les détails et les enjeux. Ce n’est pas une œuvre biographique qui respecte ce qui est écrit dans les livres d’histoire. Ce n’est pas non plus une œuvre politique qui pose un regard analytique sur ce qui s’est déroulé après l’assassinat de la famille impériale russe. C’est plutôt une œuvre humaine qui s’inspire de faits historiques et politiques. C’est une histoire à la fois charmante et surprenante qui plaira à tous, du néophyte qui assiste à sa première comédie musicale jusqu’à l’adepte de théâtre musical intelligent et bien construit.

★★★★/5

Hip hop, métal et électro sur Broadway

«La musique de comédies musicales, ça sonne toujours pareil»

Combien de fois ai-je entendu cette phrase?
Bien que cet énoncé soit complètement faux, je dois avouer que je peux le comprendre.

«Quoi? BroadwayVez trouve que toutes les comédies musicales sonnent pareil?!»

Ben non.

Par contre, si je me mets dans la peau de quelqu’un qui ne s’intéresse pas à Broadway et dont le seul référent est matante Jacqueline qui écoute La Mélodie du Bonheur tous les 24 décembre au matin et qui casse les oreilles de tout le monde au réveillon en chantant «Do Ré Mi» à minuit avec un verre dans le nez, je peux comprendre.

La culture québécoise n’est pas tournée vers le théâtre musical comme ça peut l’être aux États-Unis ou en Europe. Par contre, j’ai toujours dit qu’il y a une comédie musicale pour tout le monde. Peu importe le style musical qu’une personne affectionne, je peux trouver une œuvre qui lui plaira.

Un gars me dit qu’il écoute beaucoup de classic rock? Je ne lui présenterai pas les trames sonores parlées-chantées atonales de Sondheim!
Une fille me dit qu’elle a son iPod rempli de Katy Perry et de Lady Gaga? Je ne lui ferai pas écouter l’œuvre titanesque de Rodgers & Hammerstein.

Au-delà du style musical classique de Broadway influencé par le jazz, le rock et la pop sont maintenant omniprésents dans le paysage du théâtre musical depuis des décennies. Que ce soit avec Hair, Rent ou Next to Normal, le rock a sa place sur Broadway. Côté pop, les sonorités actuelles en vogue au Billboard 100 ont toujours eu une résonnance en comédie musicale.

Aujourd’hui, j’ai envie de sortir des sentiers battus et de vous présenter des œuvres parfois obscures, parfois connues, dont la trame sonore est originale!

 

HIP HOP

Probablement le style musical qui permet le mieux de raconter une histoire, le hip hop est un art poétique où les mots priment sur la musique. En considérant qu’une chanson de comédie musicale a d’abord l’objectif de raconter quelque chose, il est surprenant que le hip hop ne soit arrivé sur Broadway qu’au milieu des années 2000 (par contre, je continue de croire que Sondheim a touché au rap dans le monologue d’entrée de la Sorcière dans Into the Woods). Voici donc ma sélection d’œuvres dignes de mention :

  • In The Heights : Chaque fanatique de comédie musicale peut citer l’œuvre qui lui a donné la piqûre. Toute une génération mentionne Rent. Les plus jeunes parlent de Wicked. Pour moi, c’est In The Heights. J’aimais déjà le théâtre musical, mais c’est la trame sonore hip hop empreinte de rythmes latins qui m’a fait passer de «simple fan de Broadway» à «lecteur-compulsif-de-tout-ce-qui-a-été-écrit-en-la-matière et fanatique-fini-à-la-frontière-de-la-maladie-mentale». Oui oui, c’est ce qui est écrit sur ma carte d’affaires… Bref, In The Heights est une œuvre riche à l’histoire bien ficelée qui a amené un flot de nouvelles sonorités au théâtre musical moderne.
  • Holler If Ya Hear Me : Tupac est au hip hop ce qu’Elvis est au rock ‘n’ roll. Et si Elvis a eu une comédie musicale inspirée de son époque avec une trame sonore remplie de ses succès (All Shook Up, paru en 2005), Tupac aussi! Un autre point commun entre les deux artistes? Cette adaptation sur Broadway a été un flop. Malgré tout, Holler If Ya Hear Me avait un fort potentiel, avec son histoire originale, son équipe de création menée par l’excellent metteur en scène Kenny Leon et sa distribution toutes étoiles avec le poète Saul Williams et l’acteur Christopher Jackson (Fait divers : ce dernier était de la distribution originale des 3 œuvres de cette rubrique. Bref, le gars sait rapper!)
  • Hamilton : À la première écoute de la trame sonore d’Hamilton, on comprend qu’avec In The Heights, Lin-Manuel Miranda se pratiquait. On pensait que l’œuvre de 2008 était une révolution, mais ce n’était que l’entrée avant le repas principal! Hamilton n’a plus besoin de présentation, étant le plus gros succès de Broadway depuis que New York est peuplé par des êtres humains (oui oui, rien de moins). Le succès est fracassant, le spectacle est ingénieux et la trame sonore dépasse largement les frontières du théâtre musical, ayant atteint les plus hauts sommets du Billboard, se positionnant parmi les albums les plus vendus de 2016 aux côtés d’Adele, Drake et Beyoncé. La seule question qui reste : qu’est-ce que Miranda nous prépare comme dessert?

 

MÉTAL

Style musical souvent incompris des néophytes, le métal est probablement l’un des genres les plus complexes qui regroupent les plus grands musiciens de notre époque. Au 21e siècle, les rappeurs sont les Rimbaud de notre époque et les musiciens de métal eux, en sont les Beethoven. L’intensité de ce style est empreinte d’émotions, ce qui en fait un genre de prédilection pour raconter une histoire. Voici quelques titres à explorer :

  • Prometheus Bound : System of a Down est probablement l’un des groupes métal qui a connu le plus grand succès mainstream dans les dernières années. Étant fan moi-même (je ne sors jamais courir sans «B.Y.O.B.»), vous devinerez ma réaction quand j’ai su que le chanteur de la formation, Serj Tankian, travaillait avec Steven Sater (auteur-parolier de Spring Awakening) sur une comédie musicale basée sur le mythe grec de Prométhée! Créé en 2011 à Boston, le spectacle était mis en scène dans une arène où le public entourait les interprètes. Peu d’extraits existent, mais il n’y a pas de doute que l’œuvre avait tout pour plaire aux fans de métal. On croise les doigts pour que la comédie musicale soit reprise dans un futur proche!
  • Sweeney Todd – Prog Metal Version : En 2014, la Landless Theatre Company de Washington a reçu la permission de Stephen Sondheim de transposer en prog-métal la trame sonore de sa comédie musicale Sweeney Todd, parue en 1979. Sa seule condition? Ne pas changer une virgule du texte, des paroles et de l’histoire. Pour bien des œuvres de théâtre musical, une telle réécriture des partitions nécessiterait des changements à l’histoire pour rendre le tout crédible. Avec Sweeney Todd, tout y est déjà : histoire sanglante, personnages plus grands que nature, drame, cynisme, etc. On est déjà au beau milieu d’un film de Rob Zombie. Il ne manquait qu’une trame sonore aux guitares lourdes! Question de droits d’auteur, il n’existe pas d’extraits de cette production professionnelle. Pour vous montrer comment l’adaptation fonctionne, voici une interprétation de Dee Snider, chanteur de Twisted Sisters.
  • Operation: Mindcrime : Adam Pascal n’a plus besoin d’introduction dans le monde de la comédie musicale. L’acteur a prêté son exceptionnelle voix rock à de nombreux personnages, dont Roger dans Rent et Radames dans Aida. En constante recherche de repousser les limites de sa voix, il annonçait en 2009 qu’il travaillait sur une adaptation théâtrale de l’album concept Operation: Mindcrime du groupe métal Queensrÿche. Aucune annonce officielle de production n’a été faite à l’écriture de ces lignes, mais il n’y a pas de doute que cette future comédie musicale saura ravir les fans de métal.

 

ÉLECTRO

Ma découverte personnelle des dernières années! Contrairement au hip hop et au métal que j’appréciais avant de découvrir les comédies musicales, j’ai appris à aimer la musique électro grâce aux œuvres que je vous présenterai ci-après. L’électro fait partie du paysage musical depuis plusieurs décennies, mais son arrivée dans le monde du théâtre musical est relativement récente. Je ne parle pas ici de musique pop aux discrets synthétiseurs. Je parle de réelle musique électro, dans la veine de Daft Punk, Twenty One Pilots ou même David Bowie! Sans plus attendre, voici trois œuvres qui sauront plaire aux amateurs du genre.

  • American Psycho : Les premiers balbutiements électroniques sur Broadway peuvent être attribués à Duncan Sheik avec Spring Awakening, mais c’était subtil, la partition tombant davantage dans le genre folk. Par contre, avec American Psycho, Sheik a sorti les synthétiseurs et les drum machines pour créer en 2013 une oeuvre complètement «1987», à l’image de la trame sonore qu’écouterait le personnage principal. Ceux qui ont lu le livre ou vu le film de 2000 avec Christian Bale se rappelleront l’obsession de l’antagoniste pour Huey Lewis, Tears for Fears et Phil Collins. Et bien sachez qu’à travers la trame sonore originale de Duncan Sheik, l’auteur-compositeur s’est amusé à intégrer «Hip to Be Square», «Everybody Wants to Rule the World» et «In The Air Tonight».
  • Here Lies Love : Qui de mieux pour écrire une comédie musicale électro qu’un artiste qui a contribué à ce genre dans la culture populaire? C’est au DJ Fatboy Slim qu’on doit cette œuvre éclatée qui raconte la vie de la Première dame des Philippines, Imelda Marcos, à la manière d’un concert musical. Ah et j’oubliais : le collaborateur de Fatboy Slim n’était nul autre que David Byrne, des Talking Heads. Après avoir connu du succès Off-Broadway, à Londres et à Seattle, l’œuvre devrait voir le jour sur Broadway dans un futur proche!
  • Natasha, Pierre & The Great Comet of 1812 : À l’écoute de la trame sonore de cette nouvelle comédie musicale, on peut y trouver autant de styles musicaux que de mots dans son titre. L’œuvre se déroulant à Moscou au 19e siècle, l’auteur-compositeur Dave Malloy a opté pour des ères folk où l’on sent l’influence de la musique traditionnelle russe. Ajoutez aux cordes et à l’accordéon des synthétiseurs et des drum machines et vous avez ce que le créateur lui-même décrit comme un «electropop opera». Pourquoi tenter de mettre une étiquette à l’œuvre quand on peut simplement apprécier le résultat novateur et entraînant? Bonne écoute!

Cri du cœur de la St-Jean

En tant que fan fini de comédies musicales, j’ai longtemps pensé que les Américains et les Britanniques étaient meilleurs que nous dans ce domaine. That’s it. Ils sont tout simplement meilleurs, ce qui explique qu’ils ont des œuvres originales qui sont ancrées dans leur culture. Je me répétais la même question : comment se fait-il que comme peuple québécois, on excelle en musique, en littérature, en cinéma et en théâtre, mais qu’en comédie musicale, on soit à côté de la track?

[ATTENTION! Je ne parle pas ici de reprises d’œuvres étrangères. Toute bonne culture de théâtre musical reprend et adapte les succès d’ailleurs. Les Britanniques ont importé A Chorus Line et Hamilton, les Américains ont repris Cats et Les Misérables, etc. Par contre, dans ces cultures développées en frais de comédies musicales, pour chaque importation, il doit y avoir cinq fois plus de créations originales! Au Québec, Juste Pour Rire et plusieurs autres compagnies de production font un travail formidable en adaptant des succès comme Hairspray, Grease ou Mary Poppins. C’est grand public, c’est pop, c’est (presque toujours) lucratif et c’est la meilleure façon d’intéresser un nouveau public à la comédie musicale. J’ai bien beau être le plus grand fan de ce qui se fait dans la marge, je ne suis pas aveugle. Je sais qu’on n’intéressera jamais un néophyte en lui présentant des œuvres comme Follies ou Murder Ballad! Moi le premier, je me suis mis à apprécier ces comédies musicales après avoir consommé tout ce qui existe dans le mainstream de Broadway.]

MAIS OÙ SONT LES CRÉATIONS QUÉBÉCOISES?
Qu’est-ce qu’on nous a offert en frais d’œuvres originales dans les deux dernières décennies?
Dracula?
Don Juan?
Roméo et Juliette?
En quoi ces œuvres s’inscrivent-elles dans la culture québécoise? Parce que des acteurs québécois faisaient partie de la distribution? Non. Y’avait des Québécois dans L’Opéra de Quat’s Sous au Trident ou au TNM et j’suis pas mal sûr que Kurt Weill permettrait pas qu’on dise que c’est une oeuvre québécoise… «Was zur Hölle ist Quebec?»

Il m’semble qu’avant d’aller chercher des histoires dans le folklore transylvanien, on pourrait explorer ce qui s’est passé ici? On a une histoire riche, non? La Nouvelle-France, la fondation de Québec, les patriotes, la conscription, etc. Pis des légendes, on en as-tu ou bien on en n’a pas? Imaginez La Chasse-galerie avec une trame sonore folk/bluegrass!

On a du théâtre québécois, on a de la musique québécoise, on a du cinéma québécois, on a de la littérature québécoise. A-t-on de la comédie musicale québécoise?
Je peux compter sur une main (auquel il manque un doigt) le nombre d’œuvres qui, à mon sens, s’inscrivent dans notre culture : Demain matin, Montréal m’attend, Belles Sœurs, Les Filles de Caleb… et une adaptation de Monica La Mitraille de Michel Conte en 1968 mettant en vedette une jeune Denise Filiatrault. (Pis tsé, on s’entend, j’suis allé chercher ça loin parce que j’ai jamais entendu la trame sonore et j’y vais à l’aveugle en me doutant qu’une pièce sur une criminelle montréalaise, ça s’inscrit dans notre culture…)

Après des années à me dire que la comédie musicale ne doit simplement pas faire partie de notre culture, j’ai décidé de changer mon fusil d’épaules. J’entends parler d’une multitude de microcompagnies de théâtre qui développent des projets. Le Segal Center de Montréal a développé quelques créations à travers le temps (y’ont bien beau faire ça en anglais, une comédie musicale faite par des Québécois, c’est une comédie musicale québécoise, qu’elle soit en français, en anglais, en mandarin ou en elfique!).

Et si le vrai problème n’était pas l’absence de comédies musicales québécoises, mais plutôt l’absence de festivals, de diffuseurs et de producteurs pour mettre ces œuvres-là en lumière? Et si la nouvelle génération d’artistes de théâtre musical qui gradue de Lionel-Groulx depuis une décennie développe des tas d’affaires, mais qu’il n’y a personne qui ose les produire? Ces artistes-là sont peut-être dans leur sous-sol à mettre leurs tripes sur une trame sonore et une histoire poignante, au lieu de faire la file dans un centre d’achat pour auditionner pour la 22e saison de Star Académie! Et si au moment où leur comédie musicale novatrice et touchante était prête à vivre sur une scène, toutes les portes se fermaient parce qu’ils n’ont pas 12 000 abonnées sur Instagram grâce à une performance d’un succès de Claude Dubois en quart de finale à La Voix?

Vous trouvez que je pose beaucoup de questions? Imaginez toutes celles que je me censure à écrire ici…

En cette Fête nationale du Québec, je nous souhaite donc des œuvres québécoises en théâtre musical, des artistes spécialisés en la matière qui se consacrent à cette forme d’art, des centaines de projets pour faire travailler tous ces triple-threats québécois et finalement, des producteurs qui osent casser le moule et miser sur des œuvres 100% québécoises!

Allez, bonne St-Jean!

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P.S. Parlez-moi pas des jukebox musicals. Que ce soit ici, à New York ou à Londres, tisser une comédie musicale avec des chansons populaires n’ayant de prime abord aucun fil conducteur, c’est pas une œuvre originale. Ça diminue en rien la qualité artistique, j’ai rien contre Le Blues d’la Métropole ou Mamma Mia!, mais en mon sens, ce n’est juste pas des comédies musicales originales.

P.S.2. On peut parler longtemps de Luc Plamondon, de Starmania et de Notre-Dame de Paris… Dans ma tête, ces deux œuvres se rapprochent davantage de l’opéra que de la comédie musicale. Et avec tout le respect que j’ai pour le célèbre parolier, ça s’inscrit difficilement dans la catégorie «théâtre musical québécois». Pas sûr que Quasimodo sache où trouver d’la bonne poutine!

P.S.3. Je pourrais adresser les mêmes questions à nos cousins français! Ils attachent le terme «comédie musicale» à tous ces spectacles musicaux avec un semblant d’histoire qui semblent davantage servir à propulser les carrières de chanteurs et chanteuses pop, plutôt que de réellement raconter une histoire. Je pourrais probablement compter sur une main (à laquelle il ne manque pas de doigt, cette fois) les comédies musicales françaises.