Hip hop, métal et électro sur Broadway

«La musique de comédies musicales, ça sonne toujours pareil»

Combien de fois ai-je entendu cette phrase?
Bien que cet énoncé soit complètement faux, je dois avouer que je peux le comprendre.

«Quoi? BroadwayVez trouve que toutes les comédies musicales sonnent pareil?!»

Ben non.

Par contre, si je me mets dans la peau de quelqu’un qui ne s’intéresse pas à Broadway et dont le seul référent est matante Jacqueline qui écoute La Mélodie du Bonheur tous les 24 décembre au matin et qui casse les oreilles de tout le monde au réveillon en chantant «Do Ré Mi» à minuit avec un verre dans le nez, je peux comprendre.

La culture québécoise n’est pas tournée vers le théâtre musical comme ça peut l’être aux États-Unis ou en Europe. Par contre, j’ai toujours dit qu’il y a une comédie musicale pour tout le monde. Peu importe le style musical qu’une personne affectionne, je peux trouver une œuvre qui lui plaira.

Un gars me dit qu’il écoute beaucoup de classic rock? Je ne lui présenterai pas les trames sonores parlées-chantées atonales de Sondheim!
Une fille me dit qu’elle a son iPod rempli de Katy Perry et de Lady Gaga? Je ne lui ferai pas écouter l’œuvre titanesque de Rodgers & Hammerstein.

Au-delà du style musical classique de Broadway influencé par le jazz, le rock et la pop sont maintenant omniprésents dans le paysage du théâtre musical depuis des décennies. Que ce soit avec Hair, Rent ou Next to Normal, le rock a sa place sur Broadway. Côté pop, les sonorités actuelles en vogue au Billboard 100 ont toujours eu une résonnance en comédie musicale.

Aujourd’hui, j’ai envie de sortir des sentiers battus et de vous présenter des œuvres parfois obscures, parfois connues, dont la trame sonore est originale!

 

HIP HOP

Probablement le style musical qui permet le mieux de raconter une histoire, le hip hop est un art poétique où les mots priment sur la musique. En considérant qu’une chanson de comédie musicale a d’abord l’objectif de raconter quelque chose, il est surprenant que le hip hop ne soit arrivé sur Broadway qu’au milieu des années 2000 (par contre, je continue de croire que Sondheim a touché au rap dans le monologue d’entrée de la Sorcière dans Into the Woods). Voici donc ma sélection d’œuvres dignes de mention :

  • In The Heights : Chaque fanatique de comédie musicale peut citer l’œuvre qui lui a donné la piqûre. Toute une génération mentionne Rent. Les plus jeunes parlent de Wicked. Pour moi, c’est In The Heights. J’aimais déjà le théâtre musical, mais c’est la trame sonore hip hop empreinte de rythmes latins qui m’a fait passer de «simple fan de Broadway» à «lecteur-compulsif-de-tout-ce-qui-a-été-écrit-en-la-matière et fanatique-fini-à-la-frontière-de-la-maladie-mentale». Oui oui, c’est ce qui est écrit sur ma carte d’affaires… Bref, In The Heights est une œuvre riche à l’histoire bien ficelée qui a amené un flot de nouvelles sonorités au théâtre musical moderne.
  • Holler If Ya Hear Me : Tupac est au hip hop ce qu’Elvis est au rock ‘n’ roll. Et si Elvis a eu une comédie musicale inspirée de son époque avec une trame sonore remplie de ses succès (All Shook Up, paru en 2005), Tupac aussi! Un autre point commun entre les deux artistes? Cette adaptation sur Broadway a été un flop. Malgré tout, Holler If Ya Hear Me avait un fort potentiel, avec son histoire originale, son équipe de création menée par l’excellent metteur en scène Kenny Leon et sa distribution toutes étoiles avec le poète Saul Williams et l’acteur Christopher Jackson (Fait divers : ce dernier était de la distribution originale des 3 œuvres de cette rubrique. Bref, le gars sait rapper!)
  • Hamilton : À la première écoute de la trame sonore d’Hamilton, on comprend qu’avec In The Heights, Lin-Manuel Miranda se pratiquait. On pensait que l’œuvre de 2008 était une révolution, mais ce n’était que l’entrée avant le repas principal! Hamilton n’a plus besoin de présentation, étant le plus gros succès de Broadway depuis que New York est peuplé par des êtres humains (oui oui, rien de moins). Le succès est fracassant, le spectacle est ingénieux et la trame sonore dépasse largement les frontières du théâtre musical, ayant atteint les plus hauts sommets du Billboard, se positionnant parmi les albums les plus vendus de 2016 aux côtés d’Adele, Drake et Beyoncé. La seule question qui reste : qu’est-ce que Miranda nous prépare comme dessert?

 

MÉTAL

Style musical souvent incompris des néophytes, le métal est probablement l’un des genres les plus complexes qui regroupent les plus grands musiciens de notre époque. Au 21e siècle, les rappeurs sont les Rimbaud de notre époque et les musiciens de métal eux, en sont les Beethoven. L’intensité de ce style est empreinte d’émotions, ce qui en fait un genre de prédilection pour raconter une histoire. Voici quelques titres à explorer :

  • Prometheus Bound : System of a Down est probablement l’un des groupes métal qui a connu le plus grand succès mainstream dans les dernières années. Étant fan moi-même (je ne sors jamais courir sans «B.Y.O.B.»), vous devinerez ma réaction quand j’ai su que le chanteur de la formation, Serj Tankian, travaillait avec Steven Sater (auteur-parolier de Spring Awakening) sur une comédie musicale basée sur le mythe grec de Prométhée! Créé en 2011 à Boston, le spectacle était mis en scène dans une arène où le public entourait les interprètes. Peu d’extraits existent, mais il n’y a pas de doute que l’œuvre avait tout pour plaire aux fans de métal. On croise les doigts pour que la comédie musicale soit reprise dans un futur proche!
  • Sweeney Todd – Prog Metal Version : En 2014, la Landless Theatre Company de Washington a reçu la permission de Stephen Sondheim de transposer en prog-métal la trame sonore de sa comédie musicale Sweeney Todd, parue en 1979. Sa seule condition? Ne pas changer une virgule du texte, des paroles et de l’histoire. Pour bien des œuvres de théâtre musical, une telle réécriture des partitions nécessiterait des changements à l’histoire pour rendre le tout crédible. Avec Sweeney Todd, tout y est déjà : histoire sanglante, personnages plus grands que nature, drame, cynisme, etc. On est déjà au beau milieu d’un film de Rob Zombie. Il ne manquait qu’une trame sonore aux guitares lourdes! Question de droits d’auteur, il n’existe pas d’extraits de cette production professionnelle. Pour vous montrer comment l’adaptation fonctionne, voici une interprétation de Dee Snider, chanteur de Twisted Sisters.
  • Operation: Mindcrime : Adam Pascal n’a plus besoin d’introduction dans le monde de la comédie musicale. L’acteur a prêté son exceptionnelle voix rock à de nombreux personnages, dont Roger dans Rent et Radames dans Aida. En constante recherche de repousser les limites de sa voix, il annonçait en 2009 qu’il travaillait sur une adaptation théâtrale de l’album concept Operation: Mindcrime du groupe métal Queensrÿche. Aucune annonce officielle de production n’a été faite à l’écriture de ces lignes, mais il n’y a pas de doute que cette future comédie musicale saura ravir les fans de métal.

 

ÉLECTRO

Ma découverte personnelle des dernières années! Contrairement au hip hop et au métal que j’appréciais avant de découvrir les comédies musicales, j’ai appris à aimer la musique électro grâce aux œuvres que je vous présenterai ci-après. L’électro fait partie du paysage musical depuis plusieurs décennies, mais son arrivée dans le monde du théâtre musical est relativement récente. Je ne parle pas ici de musique pop aux discrets synthétiseurs. Je parle de réelle musique électro, dans la veine de Daft Punk, Twenty One Pilots ou même David Bowie! Sans plus attendre, voici trois œuvres qui sauront plaire aux amateurs du genre.

  • American Psycho : Les premiers balbutiements électroniques sur Broadway peuvent être attribués à Duncan Sheik avec Spring Awakening, mais c’était subtil, la partition tombant davantage dans le genre folk. Par contre, avec American Psycho, Sheik a sorti les synthétiseurs et les drum machines pour créer en 2013 une oeuvre complètement «1987», à l’image de la trame sonore qu’écouterait le personnage principal. Ceux qui ont lu le livre ou vu le film de 2000 avec Christian Bale se rappelleront l’obsession de l’antagoniste pour Huey Lewis, Tears for Fears et Phil Collins. Et bien sachez qu’à travers la trame sonore originale de Duncan Sheik, l’auteur-compositeur s’est amusé à intégrer «Hip to Be Square», «Everybody Wants to Rule the World» et «In The Air Tonight».
  • Here Lies Love : Qui de mieux pour écrire une comédie musicale électro qu’un artiste qui a contribué à ce genre dans la culture populaire? C’est au DJ Fatboy Slim qu’on doit cette œuvre éclatée qui raconte la vie de la Première dame des Philippines, Imelda Marcos, à la manière d’un concert musical. Ah et j’oubliais : le collaborateur de Fatboy Slim n’était nul autre que David Byrne, des Talking Heads. Après avoir connu du succès Off-Broadway, à Londres et à Seattle, l’œuvre devrait voir le jour sur Broadway dans un futur proche!
  • Natasha, Pierre & The Great Comet of 1812 : À l’écoute de la trame sonore de cette nouvelle comédie musicale, on peut y trouver autant de styles musicaux que de mots dans son titre. L’œuvre se déroulant à Moscou au 19e siècle, l’auteur-compositeur Dave Malloy a opté pour des ères folk où l’on sent l’influence de la musique traditionnelle russe. Ajoutez aux cordes et à l’accordéon des synthétiseurs et des drum machines et vous avez ce que le créateur lui-même décrit comme un «electropop opera». Pourquoi tenter de mettre une étiquette à l’œuvre quand on peut simplement apprécier le résultat novateur et entraînant? Bonne écoute!
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Cri du cœur de la St-Jean

En tant que fan fini de comédies musicales, j’ai longtemps pensé que les Américains et les Britanniques étaient meilleurs que nous dans ce domaine. That’s it. Ils sont tout simplement meilleurs, ce qui explique qu’ils ont des œuvres originales qui sont ancrées dans leur culture. Je me répétais la même question : comment se fait-il que comme peuple québécois, on excelle en musique, en littérature, en cinéma et en théâtre, mais qu’en comédie musicale, on soit à côté de la track?

[ATTENTION! Je ne parle pas ici de reprises d’œuvres étrangères. Toute bonne culture de théâtre musical reprend et adapte les succès d’ailleurs. Les Britanniques ont importé A Chorus Line et Hamilton, les Américains ont repris Cats et Les Misérables, etc. Par contre, dans ces cultures développées en frais de comédies musicales, pour chaque importation, il doit y avoir cinq fois plus de créations originales! Au Québec, Juste Pour Rire et plusieurs autres compagnies de production font un travail formidable en adaptant des succès comme Hairspray, Grease ou Mary Poppins. C’est grand public, c’est pop, c’est (presque toujours) lucratif et c’est la meilleure façon d’intéresser un nouveau public à la comédie musicale. J’ai bien beau être le plus grand fan de ce qui se fait dans la marge, je ne suis pas aveugle. Je sais qu’on n’intéressera jamais un néophyte en lui présentant des œuvres comme Follies ou Murder Ballad! Moi le premier, je me suis mis à apprécier ces comédies musicales après avoir consommé tout ce qui existe dans le mainstream de Broadway.]

MAIS OÙ SONT LES CRÉATIONS QUÉBÉCOISES?
Qu’est-ce qu’on nous a offert en frais d’œuvres originales dans les deux dernières décennies?
Dracula?
Don Juan?
Roméo et Juliette?
En quoi ces œuvres s’inscrivent-elles dans la culture québécoise? Parce que des acteurs québécois faisaient partie de la distribution? Non. Y’avait des Québécois dans L’Opéra de Quat’s Sous au Trident ou au TNM et j’suis pas mal sûr que Kurt Weill permettrait pas qu’on dise que c’est une oeuvre québécoise… «Was zur Hölle ist Quebec?»

Il m’semble qu’avant d’aller chercher des histoires dans le folklore transylvanien, on pourrait explorer ce qui s’est passé ici? On a une histoire riche, non? La Nouvelle-France, la fondation de Québec, les patriotes, la conscription, etc. Pis des légendes, on en as-tu ou bien on en n’a pas? Imaginez La Chasse-galerie avec une trame sonore folk/bluegrass!

On a du théâtre québécois, on a de la musique québécoise, on a du cinéma québécois, on a de la littérature québécoise. A-t-on de la comédie musicale québécoise?
Je peux compter sur une main (auquel il manque un doigt) le nombre d’œuvres qui, à mon sens, s’inscrivent dans notre culture : Demain matin, Montréal m’attend, Belles Sœurs, Les Filles de Caleb… et une adaptation de Monica La Mitraille de Michel Conte en 1968 mettant en vedette une jeune Denise Filiatrault. (Pis tsé, on s’entend, j’suis allé chercher ça loin parce que j’ai jamais entendu la trame sonore et j’y vais à l’aveugle en me doutant qu’une pièce sur une criminelle montréalaise, ça s’inscrit dans notre culture…)

Après des années à me dire que la comédie musicale ne doit simplement pas faire partie de notre culture, j’ai décidé de changer mon fusil d’épaules. J’entends parler d’une multitude de microcompagnies de théâtre qui développent des projets. Le Segal Center de Montréal a développé quelques créations à travers le temps (y’ont bien beau faire ça en anglais, une comédie musicale faite par des Québécois, c’est une comédie musicale québécoise, qu’elle soit en français, en anglais, en mandarin ou en elfique!).

Et si le vrai problème n’était pas l’absence de comédies musicales québécoises, mais plutôt l’absence de festivals, de diffuseurs et de producteurs pour mettre ces œuvres-là en lumière? Et si la nouvelle génération d’artistes de théâtre musical qui gradue de Lionel-Groulx depuis une décennie développe des tas d’affaires, mais qu’il n’y a personne qui ose les produire? Ces artistes-là sont peut-être dans leur sous-sol à mettre leurs tripes sur une trame sonore et une histoire poignante, au lieu de faire la file dans un centre d’achat pour auditionner pour la 22e saison de Star Académie! Et si au moment où leur comédie musicale novatrice et touchante était prête à vivre sur une scène, toutes les portes se fermaient parce qu’ils n’ont pas 12 000 abonnées sur Instagram grâce à une performance d’un succès de Claude Dubois en quart de finale à La Voix?

Vous trouvez que je pose beaucoup de questions? Imaginez toutes celles que je me censure à écrire ici…

En cette Fête nationale du Québec, je nous souhaite donc des œuvres québécoises en théâtre musical, des artistes spécialisés en la matière qui se consacrent à cette forme d’art, des centaines de projets pour faire travailler tous ces triple-threats québécois et finalement, des producteurs qui osent casser le moule et miser sur des œuvres 100% québécoises!

Allez, bonne St-Jean!

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P.S. Parlez-moi pas des jukebox musicals. Que ce soit ici, à New York ou à Londres, tisser une comédie musicale avec des chansons populaires n’ayant de prime abord aucun fil conducteur, c’est pas une œuvre originale. Ça diminue en rien la qualité artistique, j’ai rien contre Le Blues d’la Métropole ou Mamma Mia!, mais en mon sens, ce n’est juste pas des comédies musicales originales.

P.S.2. On peut parler longtemps de Luc Plamondon, de Starmania et de Notre-Dame de Paris… Dans ma tête, ces deux œuvres se rapprochent davantage de l’opéra que de la comédie musicale. Et avec tout le respect que j’ai pour le célèbre parolier, ça s’inscrit difficilement dans la catégorie «théâtre musical québécois». Pas sûr que Quasimodo sache où trouver d’la bonne poutine!

P.S.3. Je pourrais adresser les mêmes questions à nos cousins français! Ils attachent le terme «comédie musicale» à tous ces spectacles musicaux avec un semblant d’histoire qui semblent davantage servir à propulser les carrières de chanteurs et chanteuses pop, plutôt que de réellement raconter une histoire. Je pourrais probablement compter sur une main (à laquelle il ne manque pas de doigt, cette fois) les comédies musicales françaises.

Mes prédictions : Tony Awards 2017

Le 11 juin prochain, c’est la grande messe du théâtre new-yorkais : les Tony Awards! Ce gala clôt la saison théâtrale 2016-2017 en remettant 24 prix d’importance. Avant d’aller plus loin, je vous propose un petit aperçu de la saison avec mon survol des pièces majeures et ma rétrospective des multiples remises de prix à New York.

Depuis que je m’intéresse aux comédies musicales et à Broadway, je m’amuse à faire mes prédictions, comme on le fait avant les séries éliminatoires au football ou au hockey! Alors qu’habituellement 50% de mes prédictions se confirment, l’an dernier je me suis surpris moi-même en donnant ma 2e meilleure performance à vie : 18 prédictions gagnantes sur 24!

Mes prédictions
Habituellement, les précédents galas sont de bons indicateurs pour les Tony Awards. Les productions qui remportent des prix aux Outer Critics Circle Awards et aux Drama Desk Awards sont souvent récompensés lors des Tony Awards. Cette année, il est plus difficile de suivre cette tendance parce que les nouvelles comédie musicale Dear Evan Hansen et Natasha, Pierre & the Great Comet of 1812, n’était pas éligible aux autres galas. En effet, puisque les pièces ont joué dans un théâtre de catégorie Off-Broadway lors de précédentes saisons, elles n’étaient pas éligibles cette années (il n’y a que les Tony Awards qui récompensent uniquement les productions de catégorie Broadway). C’est donc un défi supplémentaire qui attend les freaks comme moi qui font des prédictions!

*MISE À JOUR (14 juin 2017) : Quelle drôle de soirée! Non pas parce que j’ai seulement réussi 12 prédictions sur 24, mais parce que j’ai rarement été déçu d’une édition des Tony Awards! Contrairement aux critiques, j’ai apprécié l’animation de Kevin Spacey. Ce n’était pas du calibre de Neil Patrick Harris ou James Corden, mais il a su trouver le moyen d’être présent et pertinent, sans trop prendre le plancher et voler la vedette aux autres intervenants. Là où j’ai été déçu, c’est dans le choix des numéros musicaux présentés par les comédies musicales. Mis à part The Great Comet of 1812 et Bandstand, les productions sont passées complètement à côté d’une occasion en or d’accrocher le public et vendre des billets. Je vous le confirme : quatre minutes de performance aux Tony Awards coûte moins cher qu’un billboard dans Times Square et le retour sur investissement est faramineux. Il faut simplement présenter le bon numéro qui saura jeter le public à terre! Mon prix citron de la performance mal choisie va à Miss Saigon. Plutôt que d’y aller avec un numéro puissant comme «Bui Doi» ou un showstopper comme «The American Dream», les producteurs ont opté pour une séquence théâtrale ou le personnage principal tue le père de son enfant. Bref, le choix parfait (#not)! Au final, je prévoyais un rude combat entre The Great Comet of 1812 et Dear Evan Hansen, et c’est ce dernier qui a finalement eu le dessus en remportant les catégories principales.
(Ci-dessous : les gagnants sont identifiés d’un )

➨ = Prédiction

Meilleure comédie musicale
Come From Away
Dear Evan Hansen
Groundhog Day
Natasha, Pierre & The Great Comet of 1812

Meilleure pièce de théâtre
A Doll’s House, Part 2
Indecent
◆➨Oslo
Sweat

Meilleure reprise d’une comédie musicale
Falsettos
◆➨Hello, Dolly!
Miss Saigon

Meilleure reprise d’une pièce de théâtre
Jitney
The Little Foxes
Present Laughter
Six Degrees of Separation

Meilleur acteur dans une comédie musicale
Christian Borle (Falsettos)
Josh Groban (Natasha, Pierre & The Great Comet of 1812)
David Hyde Pierce (Hello, Dolly!)
Andy Karl (Groundhog Day)
◆➨Ben Platt (Dear Evan Hansen)

Meilleure actrice dans une comédie musicale
Denée Benton (Natasha, Pierre & The Great Comet of 1812)
Christine Ebersole (War Paint)
Patti LuPone (War Paint)
◆➨Bette Midler (Hello, Dolly!)
Eva Noblezada (Miss Saigon)

Meilleur acteur dans une pièce de théâtre
Denis Arndt (Heisenberg)
Chris Cooper (A Doll’s House, Part 2)
Corey Hawkins (Six Degrees of Separation)
◆➨Kevin Kline (Present Laughter)
Jefferson Mays (Oslo)

Meilleure actrice dans une pièce de théâtre
Cate Blanchett (The Present)
Jennifer Ehle (Oslo)
Sally Field (The Glass Menagerie)
➨Laura Linney (The Little Foxes)
◆Laurie Metcalf (A Doll’s House, Part 2)

Meilleur acteur de soutien dans une comédie musicale
◆➨Gavin Creel (Hello, Dolly!)
Mike Faist (Dear Evan Hansen)
Andrew Rannells (Falsettos)
Lucas Steele (Natasha, Pierre & The Great Comet of 1812)
Brandon Uranowitz (Falsettos)

Meilleure actrice de soutien dans une comédie musicale
Kate Baldwin (Hello, Dolly!)
◆Rachel Bay Jones (Dear Evan Hansen)
Stephanie J. Block (Falsettos)
➨Jenn Colella (Come From Away)
Mary Beth Peil (Anastasia)

Meilleur acteur de soutien dans une pièce de théâtre
◆Michael Aronov (Oslo)
➨Danny DeVito (The Price)
Nathan Lane (The Front Page)
Richard Thomas (The Little Foxes)
John Douglas Thompson (Jitney)

Meilleure actrice de soutien dans une pièce de théâtre
Johanna Day (Sweat)
Jayne Houdyshell (A Doll’s House, Part 2)
◆➨Cynthia Nixon (The Little Foxes)
Condola Rashad (A Doll’s House, Part 2)
Michelle Wilson (Sweat)

Meilleure musique d’une comédie musicale
Come From Away (David Hein and Irene Sankoff)
Dear Evan Hansen (Benj Pasek and Justin Paul)
Groundhog Day (Tim Minchin)
Natasha, Pierre & The Great Comet of 1812 (Dave Malloy)

Meilleur livret d’une comédie musicale
➨Come From Away (David Hein and Irene Sankoff)
Dear Evan Hansen (Steven Levenson)
Groundhog Day (Danny Rubin)
Natasha, Pierre & The Great Comet of 1812 (Dave Malloy)

Meilleure mise en scène dans une comédie musicale
◆Christopher Ashley (Come From Away)
➨Rachel Chavkin (Natasha, Pierre & The Great Comet of 1812)
Michael Greif (Dear Evan Hansen)
Matthew Warchus (Groundhog Day)
Jerry Zaks (Hello, Dolly!)

Meilleure mise en scène dans une pièce de théâtre
Sam Gold (A Doll’s House, Part 2)
➨Ruben Santiago-Hudson (Jitney)
Bartlett Sher (Oslo)
Daniel Sullivan (The Little Foxes)
◆Rebecca Taichman (Indecent)

Meilleures chorégraphies
◆➨Andy Blankenbuehler (Bandstand)
Peter Darling and Ellen Kane (Groundhog Day)
Kelly Devine (Come From Away)
Denis Jones (Holiday Inn)
Sam Pinkleton (Natasha, Pierre & The Great Comet of 1812)

Meilleures orchestrations
Bill Elliott and Greg Anthony Rassen (Bandstand)
Larry Hochman (Hello, Dolly!)
◆Alex Lacamoire (Dear Evan Hansen)
➨Dave Malloy (Natasha, Pierre & The Great Comet of 1812)

Meilleurs costumes dans une comédie musicale
Linda Cho (Anastasia)
Santo Loquasto (Hello, Dolly!)
◆Paloma Young (Natasha, Pierre & The Great Comet of 1812)
➨Catherine Zuber (War Paint)

Meilleurs costumes dans une pièce de théâtre
◆➨Jane Greenwood (The Little Foxes)
Susan Hilferty (Present Laughter)
Toni-Leslie James (Jitney)
David Zinn (A Doll’s House, Part 2)

Meilleurs décors dans une comédie musicale
Rob Howell (Groundhog Day)
David Korins (War Paint)
◆➨Mimi Lien (Natasha, Pierre & The Great Comet of 1812)
Santo Loquasto (Hello, Dolly!)

Meilleurs décors dans une pièce de théâtre
David Gallo (Jitney)
◆Nigel Hook (The Play That Goes Wrong)
Douglas W. Schmidt (The Front Page)
➨Michael Yeargan (Oslo)

Meilleurs éclairages dans une comédie musicale
Howell Binkley (Come From Away)
Natasha Katz (Hello, Dolly!)
◆➨Bradley King (Natasha, Pierre & The Great Comet of 1812)
Japhy Weideman (Dear Evan Hansen)

Meilleurs éclairages dans une pièce de théâtre
◆➨Christopher Akerlind (Indecent)
Jane Cox (Jitney)
Donald Holder (Oslo)
Jennifer Tipton (A Doll’s House, Part 2)

Tony-Awards

CRITIQUE : La La Land

Il y a eu les quatre saisons de Vivaldi. Maintenant, il y a les 5 saisons de Damien Chazelle : La La Land. Raconté en quatre actes successifs et un cinquième plusieurs années plus tard, le long-métrage est déjà un chef-d’oeuvre, à quelques semaines d’être couronné à la cérémonie des Oscars. Oubliez les comédies musicales adaptées au grand écran ou les films musicaux où chaque envolée chantée vous fait grincer des dents!* La La Land ne peut tout simplement pas être comparé avec ce qui a été fait par le passé.

*Ne le prenez pas mal. J’ai beau être un adepte de Broadway au point de frôler
la maladie mentale, les adaptations cinématographiques du genre me laissent
habituellement un goût amer à la bouche (excluez les récents
Into the Woods
et Les Misérables à cette dernière phrase!)

Il est tout simplement impossible de trouver les mots justes pour décrire le long-métrage de l’auteur et réalisateur Damien Chazelle. Est-ce un hommage aux belles années du jazz? Est-ce un voyage dans le temps au beau milieu du Los Angeles des années 1940? Est-ce le regard de deux artistes nostalgiques sur notre époque contemporaine? La réponse est simple : La La Land est à la fois tout ça et rien de tout ça. C’est un hommage sans aucune intention d’être une reconstitution historique. C’est un voyage dans le temps davantage nostalgique que réaliste. Ce sont une foule de petits clins d’œil au passé sans aucun souci de chronologie. Et tout ça, dans une histoire qui se déroule hier, aujourd’hui ou peut-être demain!

La réalisation de Chazelle nous coupe le souffle dans ses moments les plus contemplatifs, et nous ramène aussitôt les deux pieds sur Terre dans son réalisme et ses petits irritants du quotidien. Une magnifique séquence dansée et chantée s’estompe et au moment où on a envie d’applaudir comme si l’on était assis dans un théâtre de Broadway, un système d’alarme se fait entendre. Une montée dramatique vers un premier baiser dans une salle de cinéma vintage est interrompue par un problème technique du projecteur. Un silence amoureux rempli de sous-entendus est brisé par un texto entrant.

La direction artistique globale est tout simplement impeccable. Les prises de vue sont magnifiques, les effets spéciaux sont bien amenés, les envolées artistiques (et chorégraphiques!) sont contrôlées et l’utilisation des éclairages est d’une très grande théâtralité. Ajoutez à cela des plans-séquences complexes et des scènes intimes tout en simplicité et vous avez un long-métrage où feux d’artifice et long fleuve tranquille ne font qu’un.

Chazelle a réussi un coup de maître : mettre le plus possible de clichés cinématographiques dans un même film, sans jamais nous donner envie de rouler les yeux. Ces procédés stylistiques sont pleinement assumés et ajoutent au côté « hommage » de l’oeuvre. Ces répliques préfabriquées et surutilisées à Hollywood depuis l’époque de James Dean et Vivien Leigh prennent soudainement tout leur sens et cadrent parfaitement dans l’ambiance créée par le prolifique réalisateur et scénariste de 32 ans.

Les nombreuses scènes à la fois esthétiques et réalistes sont autant d’hommages à l’âge d’or d’Hollywood que de références à des créateurs modernes. Et pour clore ces 120 minutes de pur bonheur? Une boucle scénaristique bouclée magnifiquement avec une séquence à vous couper le souffle. Une fin parfaitement imparfaite qui vient placer l’oeuvre de Chazelle dans la marge des films musicaux auxquels Disney et tous les autres nous ont habitués.

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Après ces six paragraphes d’éloges, vous êtes maintenant convaincu que les producteurs du film m’ont offert des pots-de-vin en échange d’une critique parfaite? Détrompez-vous, je n’ai pas tout aimé! Par exemple, le numéro chorégraphique qui fait office d’ouverture m’a fait un peu peur. Suis-je assis devant la suite de Mamma Mia! où les quais d’une île grecque ont été remplacés par une bretelle d’autoroute californienne? Heureusement pour moi, une fois cette première chanson terminée, j’ai tout de suite oublié ce douloureux souvenir de Pierce Brosnan et Amanda Seyfried qui chantent les succès d’Abba et j’ai sauté à pieds joints dans l’univers créé par Damien Chazelle. D’autres points négatifs? Et bien non!

Côté interprétation, il n’y a pas de doutes qu’Emma Stone et Ryan Gosling sont nés pour les rôles de Mia et Sebastian. Depuis ses touts débuts au grand écran, Stone a des airs de star hollywoodienne de la belle époque. Son jeu est tout en nuance et sa voix est d’une solidité surprenante (merci à ses 14 semaines passées à jouer Sally dans Cabaret sur Broadway en 2015 à raison de 8 représentations par semaine). La scène où elle interprète la chanson nominée aux Oscars « Audition (The Fools Who Dream) » vaut le déplacement à elle seule! De son côté, Gosling joue son personnage complexe toute en subtilité et sa voix chantée est surprenante. Il n’a pas la solidité de sa partenaire à l’écran, mais le personnage de Sebastian ne pourrait tout simplement pas être interprété par un exubérant ténor. Au-delà des deux têtes d’affiche, la distribution qui les entoure est judicieusement choisie. J’ai adoré la présence de John Legend dans le rôle d’un ambitieux chanteur jazz et l’utilisation « clin d’oeil » de J.K. Simmons, qui avait remporté un Oscar d’interprétation pour le dernier film de Chazelle, Whiplash.

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La trame sonore signée par Justin Hurwitz est un chef-d’oeuvre d’une authenticité déconcertante. Pour un compositeur d’à peine 30 ans, l’artiste a une maîtrise complète des époques et des styles auxquels il rend hommage. Pour son travail sur La La Land, il est nominé pour trois Oscars, l’un pour sa trame sonore et les deux autres pour deux chansons individuelles. En tant que fan de comédie musicale, j’étais particulièrement fier de voir les noms de Benj Pasek et Justin Paul au générique, eux qui signent les paroles. Ces derniers oeuvrent depuis quelques années sur Broadway et connaissent présentement un succès monstre avec leur dernière création : Dear Evan Hansen.

En conclusion, je peux vous dire que je me suis assis dans la salle de cinéma en ayant des attentes grimpées jusqu’au plafond. Les critiques unanimes, la pluie de trophées aux Golden Globes et les 14 nominations aux Oscars n’aident pas à faire descendre les attentes. Pourtant, en ayant cet ouragan de commentaires positifs en tête, La La Land m’a tout de même jeté par terre. C’est peu dire pour exprimer toute la beauté et toute l’intelligence de ce long-métrage. Je vous le dis, courez voir La La Land. NON, mieux encore : dansez voir La La Land.

CRITIQUE : The Hamilton Mixtape

Ce n’est plus un secret pour personne, la comédie musicale Hamilton est une révolution, encore aujourd’hui, près de deux ans après ses débuts à New York! Le génie derrière l’œuvre, Lin-Manuel Miranda, est passé de «talentueux compositeur de Broadway» à «génie créatif le plus en demande aux États-Unis». En quelques mois, il a remporté deux Tony Awards, a écrit un excellent livre sur la création d’Hamilton, a réussi à faire changer d’idée le Département du Trésor des États-Unis qui voulait retirer Alexander Hamilton du billet de 10$, a mis la main sur le prestigieux prix Pulitzer, a écrit la musique du nouveau film de Disney Moana, a signé pour jouer dans le long-métrage Mary Poppins Returns aux côtés d’Emily Blunt, a animé une édition record de Saturday Night Live et a préparé les productions à venir d’Hamilton à Chicago, Londres et San Francisco. Bref, le gars ne dort pas  😉

Parmi tous ses projets post-Hamilton, Lin-Manuel Miranda a lancé l’album The Hamilton Mixtape, dont le volume 2 serait déjà en production. Le concept est simple : l’album regroupe des reprises de chansons de la comédie musicale et des pièces inspirées de l’œuvre, le tout interprété par une brochette d’artistes 5 étoiles : Usher, Sia, John Legend, Queen Latifah, Kelly Clarkson, Jimmy Fallon, The Roots, Wiz Khalifa, Alicia Keys, Nas, Ashanti, Ja Rule et plusieurs autres.

Pour la petite histoire, Lin-Manuel Miranda avait d’abord eu l’idée d’écrire un album de rap inspiré du père fondateur Alexander Hamilton intitulé The Hamilton Mixtape. À force d’écrire, le projet d’album est devenu une comédie musicale et le reste est entré dans l’histoire. The Hamilton Mixtape, qui paraît 18 mois après les débuts de l’œuvre sur Broadway, est donc un retour à l’idée originale de son créateur.

Maintenant, la grande question : l’album est-il bon? TOUT À FAIT! Par contre, si vous voulez comprendre l’engouement autour d’Hamilton, la trame sonore de Broadway est l’album qu’il vous faut. Les performances des acteurs originaux de Broadway sont profondément senties et ceux-ci ont une maîtrise parfaite de leur personnage, des chansons, des intentions, etc. Pensez-y : lors de l’enregistrement du «Original Broadway Cast Recording», les acteurs new-yorkais avaient déjà donné plus d’une centaine de représentations de la comédie musicale!

Du côté du Hamilton Mixtape, on ne retrouve pas ces performances intenses d’acteurs qui interprètent des personnages. Par contre, on retrouve des artistes musicaux qui ont une maîtrise parfaite de leur art. Que ce soit par le rap ou le chant, on ne peut nier que nous sommes en présence d’interprètes de haut calibre!

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De plus, même si l’album de Broadway révolutionnait la façon d’enregistrer et de produire une trame sonore pour une comédie musicale (Hamilton a facilement remporté le Grammy for Best Musical Theater Album), The Hamilton Mixtape met la barre encore plus haute. Le producteur et musicien Questlove (du groupe The Roots) et Lin-Manuel Miranda avaient réalisé l’album de Broadway et répètent leur travail pour le Mixtape. L’absence des contraintes de production d’une trame sonore de comédie musicale leur donne une liberté immense. Pour produire un bon cast recording, les réalisateurs de l’album tentent de recréer la magie qui opère sur scène soir après soir, sur un album. Dans le cas de l’album d’Hamilton, c’est très réussi! Avec The Hamilton Mixtape, les barrières tombent et les deux artistes ont réalisé un album complètement éclaté. On est complètement à l’opposé d’une trame sonore uniforme, chaque chanson ayant sa propre couleur unique.

Quand on est fan d’Hamilton comme je le suis, la première écoute des réinterprétations du Hamilton Mixtape est difficile à apprécier. On est habitué à l’enchaînement naturel des chansons, à l’esthétisme sonore uniforme et aux interprétations des acteurs originaux. Par contre, quand on se rappelle que le Mixtape n’est en fait qu’un collage inspiré de la comédie musicale, on apprécie davantage. Si l’album de Broadway permet de comprendre toutes les subtilités de l’histoire et de ses personnages complexes, le Mixtape permet plutôt d’apprécier le génie musical et mélodique des chansons.

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Mes coups de cœur?
Tout d’abord, je ne peux passer sous silence les deux démos de l’auteur-compositeur Lin-Manuel Miranda, qui sont en fait deux chansons écrites pour la comédie musicale qui n’ont pas été retenues au final. Quand on connaît bien la pièce, on peut s’imaginer l’emplacement et la pertinence des chansons « Valley Forge » et « Cabinet Battle #3 ». Une troisième chanson coupée d’Hamilton intitulée « Congratulations » fait également partie du Mixtape, interprétée avec brio par la rappeuse Dessa.

Personnellement, parmi toutes les reprises de chansons de la comédie musicale qui font partie du Mixtape «Satisfied» de Sia (avec Miguel & Queen Latifah) et «History Has Its Eyes on You» de John Legend se démarquent. Les interprètes aux voix exceptionnelles saisissent parfaitement l’état d’esprit des personnages et offrent des performances uniques et senties. Parlant de reprise, le duo « Helpless » d’Ashanti et Ja Rule semble tout droit sorti du début des années 2000 et fera sourire ceux qui ont connu cette époque ou les duos R&B/Hip Hop avaient la cote.

Mon plus gros coup de cœur est définitivement « You’ll Be Back » interprétée par l’humoriste et animateur Jimmy Fallon. Lin-Manuel Miranda n’a jamais caché l’influence de la britpop des années 60 dans les trois chansons du seul personnage britannique de l’œuvre, le roi George III. Dans la version du Mixtape, on se croit au beau milieu de l’océan dans le Yellow Submarine de Paul, John, George et Ringo. Les sonorités beatlesques sont pleinement assumées, ce qui fait de « You’ll Be Back » l’un des meilleurs morceaux de l’album.

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Finalement, je me dois de lever mon chapeau aux chansons originales inspirées d’Hamilton qui se retrouvent sur l’album. Plusieurs artistes, plutôt que de faire une reprise de la comédie musicale, ont créé des pièces originales. La chanson «Immigrants (We Get The Job Done)» de K’NAAN, Snow Tha Product, Riz MC et Residente, inspirée d’une ligne humoristique chantée à la fin de l’Acte 1, est excellente. La chanson est porteuse d’une grande rage et est d’une grande résonnance, surtout à l’aube de l’ère anti-immigration que le Président élu Trump promet.

 

Et mes coups de gueule?
Comme mentionné précédemment, plusieurs chansons du Mixtape sont des reprises de chansons de la comédie musicale. Si Kelly Clarkson, Sia et John Legend ont réussi à se réapproprier certaines pièces, d’autres artistes comme Regina Spektor et Andrea Day ont échoué à la tâche. Leur interprétation de « Dear Theadosia » et « Burn » ne sont pas mauvaises, mais ces nouvelles versions ne sont que de pâles copies des versions originales de Broadway. Spektor et Day n’amènent absolument rien de nouveau, se contentant simplement d’imiter les interprètes originaux.

J’avais de grandes attentes pour les chansons de Wiz Khalifa et Alicia Keys sur le Mixtape. Je ne peux pas dire que j’ai été déçu, mais je ne peux pas dire que j’ai été surpris ou impressionné. « That Would Be Enough » met en valeur la magnifique voix d’Alicia Keys, mais elle n’a rien amené de nouveau à la pièce. Wiz Khalifa, de son côté, offre une performance sans artifices avec « Washingtons By Your Side ». Dans les deux cas, je suis resté sur ma faim et je considère que ces deux morceaux ne ressortent pas du tout du lot…

 

En conclusion
Pas de doute, le Hamilton Mixtape était très attendu par les nombreux fans de la comédie musicale la plus en demande sur Broadway. L’album est de très haut niveau et devrait connaître un succès populaire d’importance. Il faut rappeler que la trame sonore de la production de Broadway avait fracassé tous les records de vente pour un album de comédie musicale, vendant plus de deux millions de copies.

La question qui tue : le Hamilton Mixtape est-il supérieur à la trame sonore originale? Non. En fait, il est très difficile de comparer les deux albums. Pour un fan de comédie musicale, le Mixtape est un complément amusant au Broadway Cast Recording. Pour un fan hip hop, le Mixtape est une introduction en douceur au monde de la comédie musicale et à l’engouement monstre entourant Hamilton.

En attendant une série de représentations en sol canadien ou une adaptation cinématographique, le Mixtape est un bonbon supplémentaire pour les milliers de fans d’Hamilton qui attendent encore et toujours de réussir à voir la production de Broadway sans avoir à réhypothéquer leur maison  😉

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Coup d’oeil sur la saison 2016-2017

Sur Broadway, la saison théâtrale est définie par les dates importantes imposées par le gala le plus prestigieux : les Tony Awards. Comme à Hollywood où la fin d’une saison est la date limite d’éligibilité aux Oscars, à New York c’est le 1er mai qui fait office de date butoir. C’est donc dire qu’une production théâtrale qui ouvre sur Broadway le 2 mai 2016 ne sera pas éligible aux Tony Awards de 2016, mais plutôt à ceux de 2017.

L’an dernier, les 5 productions dont je vous ai parlé en vue de la saison 2015-2016 n’ont pas toutes connu un grand succès. Dans une saison fortement dominée par Hamilton et ses 11 Tony Awards (#1 sur ma liste), d’excellentes œuvres comme Allegiance (#5) et American Psycho (#2) ont fermé prématurément alors que d’autres comme She Loves Me (#4) et School of Rock (#3) ont tout de même réussi à trouver une audience.

Voici donc les 5 comédies musicales à surveiller pour la saison 2016-2017 :

5) AMÉLIE
Vous vous rappelez du long-métrage Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain réalisé par Jean-Pierre Jeunet et qui a projeté l’actrice Audrey Tautou au rang de superstar internationale? C’est l’auteur Craig Lucas à qui l’on doit la formidable comédie musicale The Light in the Piazza qui a eu l’idée d’adapter le film pour Broadway. La première production a eu lieu à Berkeley en Californie avec en tête d’affiche Samantha Barks, l’actrice britannique qu’on a connue grâce au film Les Misérables. Dix-huit mois de réécriture plus tard, la comédie musicale est fin prête pour sa grande première sur Broadway. Cette fois-ci, c’est Phillipa Soo, qu’on a découvert dans Hamilton, qui tiendra le rôle de l’excentrique Amélie. La production verra le jour en mars 2017 au Walter Kerr Theatre.

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4) FALSETTOS
Seul revival de mon palmarès, Falsettos est une reprise de l’œuvre en deux parties de James Lapine et William Finn qui a d’abord vu le jour Off-Broadway dans les années 80. En effet, les deux courtes comédies musicales March of the Falsettos et Falsettoland ont successivement pris l’affiche du Playwrights Horizons en 1981 et 1990. Quand est venu le temps de déménager l’œuvre sur Broadway, les auteurs ont décidé de fusionner les deux pièces pour créer Falsettos, paru en 1992. La comédie musicale raconte la vie de Marvin, un père de famille récemment divorcé qui tente désespérément de retrouver une vie familiale standard avec son fils Jason, son ex-femme Trina et son nouvel amour, un homme appelé Whizzer. Situé au tournant des années 80 à New York, Falsettos est une œuvre touchante qui, aux côtés des pièces Angels in America et Torch Song Trilogy à la même époque, a donné une voix forte aux homosexuels dans le paysage culturel américain. La distribution toutes étoiles compte sur Christian Borle (Something Rotten!), Andrew Rannells (The Book of Mormon), Stephanie J. Block (Wicked), Tracie Thoms (Rent) et Betsie Wolfe (The Last Five Years) pour faire briller cette œuvre phare du théâtre américain contemporain.

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3) CHARLIE AND THE CHOCOLATE FACTORY
Le livre de Roald Dahl est un classique de la littérature, le film avec Gene Wilder est un succès culte et le long-métrage avec Johnny Depp est un incontournable. Avec une feuille de route semblable, personne n’était surpris lorsque les auteurs-compositeurs Marc Shaiman et Scott Wittman, à qui l’on doit Hairspray et Bombshell, ont annoncé qu’ils travaillaient sur une adaptation théâtrale de l’œuvre! Le succès était garanti et c’est exactement ce qui s’est produit lorsque la comédie musicale a ouvert ses portes à Londres en 2013. Les critiques ont été très mitigées et la production a remporté peu de prix, mais le public était au rendez-vous si bien que le spectacle a tenu l’affiche pendant près de quatre ans. Les producteurs savent cependant que sur Broadway, une adaptation d’un livre populaire n’est pas garant d’un succès et c’est pourquoi ils ont changé l’équipe de création pour amener l’œuvre à New York. Shaiman et Wittman ont retravaillé leur pièce tout en s’entourant de collaborateurs de longue date avec qui ils ont connu du succès par le passé. C’est donc Jack O’Brien (Hairspray, Catch Me If You Can) qui reprend la mise en scène avec Joshua Bergasse (Smash) aux chorégraphies et Christian Borle (Smash) dans le coloré rôle de Willy Wonka. Le 23 avril prochain, tous les yeux seront rivés sur la nouvelle mouture de Charlie and the Chocolate Factory qui prendra l’affiche du Lunt-Fontanne avec la promesse de ses producteurs d’être un succès monstre!

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2) NATASHA, PIERRE & THE GREAT COMET OF 1812
Le chanteur Josh Groban flirt avec Broadway depuis plus d’une décennie, ayant participé à de nombreux concerts-bénéfices et lançant en 2015 l’album Stages composé exclusivement de chansons de comédie musicale. Depuis quelques années, les rumeurs s’intensifient, certaines l’envoyant tenir le rôle-titre dans The Phantom of the Opera et d’autres le plaçant en tête d’affiche d’un revival de Company ou Chess. À l’automne 2016, le baryton à la voix puissante fera enfin ses débuts sur Broadway, mais dans une œuvre complètement originale et éclatée nommée Natasha, Pierre & The Great Comet of 1812. La comédie musicale basée sur le livre Guerre et Paie de Leo Tolstoy bénéficie d’une trame sonore unique de Dave Malloy, mélangeant des sonorités d’ancien folk russe à de l’indie rock et de l’électro-dance. L’œuvre « ovni » a frappé fort dès sa première production à New York en 2012, loin du district des théâtres. En effet, un chapiteau a été érigé en plein Meatpacking District pour abriter la reproduction d’un ancien restaurant clandestin russe où le public s’assoit pour apprécier le spectacle qui se déroule autour d’eux. Dès la sortie des premières critiques, de nombreux producteurs se sont montrés intéressés à amener l’œuvre sur Broadway. À ce moment, la question qui était sur toutes les lèvres était la suivante : comment peut-on transposer cette ambiance unique et disjonctée dans un théâtre conventionnel? La réponse est simple, mais peu abordable : prendre un théâtre conventionnel et le rénover complètement pour reproduire l’intérieur du chapiteau! Après plusieurs mois de travaux, l’Imperial Theatre de la 45e Rue est fin prêt à recevoir cette nouvelle comédie musicale révolutionnaire. Reste à voir si le public conservateur de Broadway saura apprécier cette histoire unique aux sonorités contemporaines.

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1) DEAR EVAN HANSEN
Dans une saison haute en couleurs où Disney produira Anastasia, où Cameron Mackintosh ramènera Miss Saigon et où Bette Midler tiendra le rôle-titre dans un revival d’Hello Dolly!, je choisis d’écarter ces trois mégaproductions de ma liste pour laisser la place à une œuvre intimiste et artistiquement forte. Dear Evan Hansen, du jeune duo d’auteurs-compositeurs Pasek & Paul a frappé fort à son arrivée à New York l’an dernier, dans un petit théâtre de catégorie Off-Broadway. Comme l’a démontré Fun Home en 2015, c’est rarement la somme d’argent investie dans un spectacle qui garantit un succès, mais plutôt la qualité de ce dernier. Je ne dis pas ici qu’Anastasia, Miss Saigon et Hello Dolly! ne seront pas des productions de qualité, mais quand on enlève les décors titanesques et les costumes exubérants, une œuvre comme Dear Evan Hansen se démarque par son humanité et sa véracité. L’histoire commence après le suicide de Connor, un adolescent dans la classe d’Evan Hansen. Bien que les deux jeunes n’étaient pas amis, ce dernier décide d’arrêter d’être invisible aux yeux de tous et fait croire aux parents du défunt qu’il était son meilleur ami. Evan aide donc la famille de Connor à faire leur deuil, produisant de faux courriels pour supporter son mensonge et tombant tranquillement amoureux de la sœur du défunt. Combien de temps Evan, qui a enfin trouvé une utilité à sa vie, réussira-t-il à tenir son mensonge? Là est la question! Avec à sa barre le metteur en scène Michael Greif, un artiste respecté qui a fait sa marque en dirigeant des œuvres humaines et touchantes comme Rent et Next to Normal, la comédie musicale aux sonorités contemporaines et rock charmera assurément les foules, les critiques ainsi que les voteurs de Tony Awards. Le jeune acteur Ben Platt (Pitch Perfect, The Book of Mormon) tient le demandant rôle-titre dans une distribution bondée de vétérans de la scène new-yorkaise. C’est une promesse, vous entendrez souvent Dear Evan Hansen lors des Tony Awards de juin 2017!

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*Je tiens à conclure ce billet en vous parlant d’un fait inusité qui pourrait se produire cette année. L’excellent acteur Christian Borle tiendra le rôle principal masculin dans Falsettos cet automne, pour ensuite interpréter Willie Wonka dans Charlie and the Chocolate Factory au printemps. Borle pourrait donc devenir le premier acteur de l’histoire des Tony Awards a être nominé deux fois dans la même catégorie : Best Actor in a Leading Role in a Musical. Il est arrivé par le passé qu’un interprète soit nominé deux fois, mais c’était dans deux catégories différentes (en 2014, Mark Rylance avait réussi l’exploit). Lors de l’annonce des nominations pour les 71e Tony Awards, Christian Borle pourrait donc se retrouver en compétition… contre lui-même! Rappelons que l’acteur a déjà remporté deux statuettes, pour Peter and the Starcatcher (2012) et Something Rotten! (2015).

À New York en mai dernier, j’ai croisé Christian Borle à Shubert Alley et j’ai eu la chance de discuter avec lui à propos de la grosse saison théâtrale qui l’attendait! christian-borle

CRITIQUE : American Psycho sur Broadway

À l’écriture de ces lignes, la comédie musicale American Psycho a déjà fermé ses portes sur Broadway après une courte série de représentations qui n’aura duré qu’à peine deux mois. La production a eu de la difficulté à rejoindre un large public, les critiques mitigées et le peu de nominations aux Tony Awards n’aidant pas à créer un buzz

Certes, j’ai passé une excellente soirée au Gerald Schoenfeld Theatre le dimanche 22 mai dernier! Il faut dire que je m’intéresse au développement de l’œuvre depuis plus de quatre années, ayant adoré le film de 2000 avec Christian Bale. J’avais même participé à la campagne Kickstarter de la production de Londres où les producteurs s’étaient tournés vers la célèbre plateforme de sociofinancement pour soulever les fonds nécessaires afin d’avoir de vrais musiciens plutôt que des trames sonores. Dès les premières rumeurs de développement de ce projet, je pouvais m’imaginer l’esprit tordu du protagoniste Patrick Bateman se matérialiser sur scène dans un univers éclaté qui est en quelque sorte le point de rencontre (s’il y en a un) entre Sweeney Todd et la musique de Phil Collins.

Bref, revenons à la base : American Psycho est basée sur le controversé livre de Bret Easton Ellis qui raconte la vie mouvementée de Patrick Bateman, un jeune banquier matérialiste de Wall Street à la fin des années 80 qui a deux passions : la musique pop et la mutilation de jeunes femmes. Son monde bascule à l’aube de ses 27 ans alors qu’un de ses collègues, Paul Owen, décroche un gros client qu’il convoitait. S’en suit une psychose sanglante où s’alternent les bains de sang, les orgies, la consommation de cocaïne et « Power of Love » de Huey Lewis. Comprenez-vous pourquoi je vous disais que le spectacle a eu de la difficulté à trouver une audience sur Broadway? À travers Wicked, The Lion King et Aladdin, American Psycho est un ovni avant-gardiste qui aurait probablement eu plus de succès dans un petit théâtre Off-Broadway.

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C’est l’auteur-compositeur Duncan Sheik, à qui l’ont doit la comédie musicale Spring Awakening et le succès « Barely Breathing » paru en 1996, qui signe la musique de l’œuvre. L’artiste a composé une vingtaine de chansons électropop qui semblent tout droit sorties des années 80. De ce fait, les musiciens ont troqué les cordes et les cuivres qu’on voit habituellement sur Broadway pour des synthétiseurs et une batterie électronique. Et comme le personnage principal est obsédé par la musique pop de l’époque, Sheik a intégré quelques succès de l’époque à sa trame sonore, de manière ingénieuse et subtile. Mentionnons « In The Air Tonight » de Phil Collins en chœur et a cappella! À mon goût personnel, American Psycho est l’une des meilleures trames sonores de comédie musicale des dernières années.

Côté livret et dialogues, l’auteur Roberto Aguirre-Sacasa a réussi là où Mary Harron et Guinevere Turner avaient échoué avec le film paru en 2000 : humaniser Patrick Bateman. Il est trop facile de tomber dans le panneau et de présenter le jeune banquier comme fondamentalement méchant. Il doit y avoir une raison derrière cette méchanceté, une explication valable qui permet au public de tout de même s’attacher au protagoniste. Derrière son égocentrisme et ses envies meurtrières, Patrick Bateman est un être seul et en manque de confiance. Est-ce que cela justifie les meurtres en série? Non. Par contre, ça permet aux spectateurs de s’intéresser au sort du personnage plutôt que de le catégoriser comme un simple méchant et se foutre éperdument de ce qui lui arrivera. Pour le reste, Aguirre-Sacasa a réussi à injecter une bonne dose d’humour grinçante à American Psycho, ce qui allège le tout.

Benjamin Walker est affilié au rôle de Patrick Bateman depuis 2011, année où il jouait le rôle-titre de la comédie musicale Bloody Bloody Andrew Jackson. Soucieux d’une constance dans sa carrière, la rumeur veut que Walker n’accepte seulement des rôles où le sang est proéminent! Blague à part, Walker fait vivre sur scène ce personnage tordu avec humanisme et cynisme, ne quittant pratiquement jamais la scène. Le spectacle repose sur ses épaules et l’acteur relève le défi avec brio. Je ne comprends toujours pas comment les voteurs des Tony Awards ont pu l’écarter de la course au meilleur acteur dans une comédie musicale… L’ensemble des personnages qui entourent Bateman, de ses collègues banquiers matérialistes à ses multiples conquêtes féminines (et futurs trophées de chasse), sont tous joués avec justesse par un groupe d’interprètes talentueux et dans une forme physique exceptionnelle! Comme l’histoire se déroule dans les années 80, à l’ère des vidéos d’entraînement de Jane Fonda, les multiples personnages ont tous une obsession pour leur corps. De ce fait, il y a probablement davantage de « six-pack » dans American Psycho que dans une boutique Abercrombie & Fitch. Je serais curieux de voir l’appel d’auditions en détail : « Obligatoire : fortes aptitudes en danse, technique vocale impeccable et six-pack découpé. Avoir été mannequin pour Victoria Secret est un atout ».

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Pour le reste, Jennifer Damiano, que l’on connaît pour ses performances dans Next to Normal et Spider-Man, offre une performance touchante et sentie dans le rôle de Jean, alors que Drew Moerlein joue avec justesse et humour le banquier Paul Owen, qui est l’objet de l’obsession et de la jalousie de Bateman.

Le metteur en scène britannique Rupert Goold a fait un travail formidable avec American Psycho, créant un univers unique à l’aide d’un décor à angle qui donne un effet de profondeur saisissant et des planchers pivotants qui sont utilisés à outrance dans le spectacle. De manière ingénieuse, Goold crée une suite troublante de tableaux, tantôt réalistes et tantôt imaginatifs, de l’appartement de Patrick aux ruelles de Manhattan, d’une journée à la plage à une montagne de corps ensanglantés. Les transitions se font rapidement et subtilement, empêchant la présence de temps morts. Mon coup de cœur? La scène finale du premier acte, où l’on descend un rideau de plastique pour protéger la foule des multiples jets de sang, le tout au rythme de « Hip to Be Square » de Huey Lewis and The News.

À la mise en scène s’ajoutent les chorégraphies contemporaines de Lynne Page, qui divertissent dans le premier acte et qui troublent dans le deuxième. Loin du souci de faire de belles chorégraphies pour impressionner les spectateurs, celles-ci sont plutôt au service de l’histoire, illustrant merveilleusement bien les personnages torturés et complexes que sont Bateman et sa bande.

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Côté scénographie, ce sont les éclairages et les projections qui volent le spectacle. Les décors d’un blanc immaculé à l’image des tendances épurées des années 80 servent de canevas pour Finn Ross, le concepteur vidéo qui crée des univers à la fois dynamiques et dramatiques. Avec American Psycho, la technologie est au service de l’histoire, tant dans l’intégration de plaques tournantes au décor que dans les éclairages violents de Justin Townsend. Côté design sonore, je n’ai personnellement jamais entendu sur Broadway une balance de son plus forte que celle d’American Psycho. La lourde basse vient vous frapper de plein fouet comme dans un concert rock et les synthétiseurs aigus résonnent avec puissance dans vos oreilles, aidant à créer l’univers de Patrick Bateman. Les costumes parfois épurés, parfois colorés de Katrina Lindsay servent très bien l’histoire, nous rappelant la mode particulière des années 80.

Bref, comme vous pouvez le constater, j’ai passé une excellente soirée et je considère American Psycho dans le top-5 des productions que j’ai vues sur Broadway. Dans l’avenir, est-ce qu’on parlera d’un flop pour qualifier la production? Tout à fait! Dans l’avenir, dira-t-on qu’American Psycho était artistiquement pauvre et que l’œuvre est à oublier? Pas du tout! À travers les années, bon nombre d’excellentes comédies musicales ont échoué sur Broadway. Certains attribuent la fermeture prématurée de l’œuvre au succès monstre que connaît la comédie musicale Hamilton. Personnellement, je ne suis pas d’accord. Le succès d’une œuvre ne peut pas expliquer l’échec d’une autre. À mes yeux, American Psycho n’était tout simplement pas faite pour Broadway. L’œuvre est trop controversée, trop expressionniste et trop sanglante pour être un succès commercial et vendre 10 000 billets hebdomadairement. Pour avoir du succès sur Broadway, il faut avoir du contenu de qualité, mais il faut également rejoindre un large public. Sinon, comment voulez-vous vendre 1 500 sièges à raison de huit représentations par semaine pendant des mois et des mois? American Psycho a fait un tabac lors de sa sortie à Londres en 2013, mais il faut savoir que l’Almeida Theatre où l’œuvre tenait l’affiche ne contient que 325 sièges, comparable à un théâtre new-yorkais de catégorie Off-Broadway. Si la comédie musicale de Duncan Sheik avait ouvert ses portes au New York Theatre Workshop, au Public Theater ou au Second Stage Theatre, l’œuvre aurait certainement été un vif succès. Bref, tout est une question de choix et selon moi, la plus grande faiblesse d’American Psycho a été la décision de ses producteurs de sauter quelques étapes et de se lancer directement sur Broadway. Mais pouvons-nous réellement en vouloir à Patrick Bateman de choisir le prestige et la luxure de Broadway plutôt que l’intimité et l’humilité d’une salle Off-Broadway?

Au-delà de tout ça, l’œuvre continuera à vivre par le biais de sa trame sonore parue cette année ainsi que par ses multiples productions qui verront le jour dans le futur. Si vous avez l’occasion de voir American Psycho, sautez sur l’opportunité, mais n’oubliez pas votre imperméable… 😉